Archives mensuelles : avril 2011

Les acteurs – Marin Sorescu

Les plus à l’aise – les acteurs !
Manches retroussées
Qu’est-ce qu’il savent nous vivre !
Je n’ai jamais vu un baiser si parfait
Comme celui des acteurs dans l’acte trois,
Quand les sentiments commencent à se démêler

Leur mort sur scène est si naturelle que,
Vue sa perfection,
Ceux des cimetières,
Les vrais morts,
Tragiquement morts, une fois pour toutes,
Semblent bouger !

Et nous, les raidis dans une seule vie !
Même pas celle-là nous ne la savons vivre.
Nous parlons décousu ou restons muets des années,
Pénibles et inesthétiques
Et ne savons fichtre rien que faire de nos mains.

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

*

lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-1v

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La Montagne – Marin Sorescu

Je remplace un pavé,
Je suis arrivé ici
Suite d’une regrettable confusion.

J’ai été piétiné par
Des voitures privées,
Camions,
Blindés
Et de pieds en toutes sortes.

J’ai ressenti le soleil jusqu’aux essieux,
Et la lune
Vers minuit.

Les nuages m’écrasent de leur ombre,
Suite à des lourds
Et importants évènements
J’ai eu des cors.

Et tout en supportant
Assez stoïquement
Mon sort de granite
Des fois je me retrouve en hurlant :

Circulez seulement sur le carrossable
De mon âme,
Barbares !

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-1r

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Là bas – George Stanca

Là où il neige au pollen de lys aoûtés
Les neiges sont jaunes, comme cirées
L’hiver profond a des épines gelées
Le vent du nord souffle manigançant étés.
.
Les fleurs meurent, en étouffant le sol
La fragrance s’épanouit parmi les galaxies
Les planètes glaciers aiguisent leur parole
En polémisant éternellement aux lys .
.
Là où il neige au pollen de lys aoûtés
Le vent nourrit desseins d’amant déçu
Porter au monde poussières épinées
Et de tuer par jaunissement aigu.
*
Du volume Maxime Tendresse, 1981
traduit du roumain par Tudor Miricã

*

lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-1m

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Terreur d’enfant – Ilie Constantin

Tu reviens encore, terreur d’enfant,
Menace froide de l’obscurité,
Les murs ont le tissu rare et mouvant,
Par où de redoutables formes peuvent passer.

Croissantes ténèbres laissent aux absences
Contour de solitude – comme une mante
Dont le pan-ombre glisse en silence
Sur des vides tanières béantes.

Y sont des grandes fauves vibrantes par attente
Et patients serpents, ceints en maillons,
Même mes chiens qu’attendent à me vendre
À cette bestiale conjuration.

Et surtout sont celles-sans-visages,
Projections des êtres jamais nés,
Tout ce que ne peut pas exister, des orages
S’agencent comme pour me les montrer.

Oh, jeu des nerfs fiévreux aux nerves
Exténuées !
La lumière subite
Heurtant comme la lance de Minerve
Les formes apparentes qui palpitent ;

Au rythme de coeur encore pulsant
Sous le plancher suintent, déjà confuses,
Comme arrachées de leur milieu vivant
D’en mer fondent sur le bord méduses.

(1967)

*
traduit du roumain par Tudor Miricã
*
lire l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-1b

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Classé dans Ilie Constantin

le cellier aux fruits – Ion Pillat

 
J’ouvre, craintif, la porte de l’ancien cellier
Avec la clé rouillée de l’interdit Eden,
Ravivant le mystère des baies, humblement,
L’arôme, la fraîcheur, et leur ombre oubliée.
 
Le souvenir m’encense dans sa fumée bleutée,
Mûrir sur des plateaux, paillasses, comme des bûchers
Brûlants, brugnons de braise, et grappes d’aligoté
Et poires en or rouge aux flammes parfumées.
 
Chancelant, comme le serf qui piétine une fortune
Dans le conte des mille et un nuits, je me recueillis :
Lorgnant des pastèques – jades à mie de rubis –
Et les chasselas jaunes comme le soleil des dunes.
 
S’allument comme des fantasmes des coings et abricots :
Des roses lampions et lustres en or double …
Mais en quittant l’office qui la raison me trouble,
Sur la portée sorcière, le cadenas je clos.
*
du volume « L’Arges en amont » , 1918-1923
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
 
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-N

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Classé dans Ion Pillat

envol – Ana Blandiana

De la maladie dont je souffre
On n’en meurt pas
On y vit –
Sa substance est l’éternité même,
Une sorte de cancer du temps
Se reproduisant en soi sans trêve
C’est une maladie impeccable,
Une souffrance continue comme une voyelle en verre
Laminée dans l’azur assourdissant,
Une chute
Qui, délibérément, parce qu-elle est sans fin
Est nommée envol.

Du volume « L’oeil de cigale » 1981

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

lire l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-r

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Classé dans Ana Blandiana

Héraclite – Gellu Naum

(1915 – 2001)
Au sujet de  l’important groupe surréaliste roumain dont
Gellu Naum en était le chef, André Breton aurait exclamé :
„Le centre du monde surréaliste s’est déplacé à Bucarest !”
Malheureusement il y est resté, depuis, comme monde ...
 
*

(Sur de  vieilles racines nous dormions d’un sommeil noueux.
Sur des branches, mes frères séchaient leurs longs cheveux.
Le vent s’était arrêté. Et puis, d’un coup, un immense abandon commença)
 
1
Un oiseau en bois passa des arbres sur la tôle des maisons
l’arbre attendait un oiseau en tôle
pour moi toutes étaient parfaitement conjuguées
mais j’étais l’oiseau en bois et en tôle qu’était assis sur une chaise et regardait par la fenêtre
(Embrasse-moi, mon soleil humide. Le bâton des yeux s’est égaré. Celui qui dort
emprunte aux arbres la chaux de notre innocence. Dans le poêle, les mots crépitent légèrement)

2
je rêvais des paysages acoustiques
collines sonores pyramides à la musique, pianos à peine feuillés
je rêvais le rythme diurne de la terre
guitares énergiques batteries
et toutes et tu presses une touche à effet certain et l’oeil danse
tu touches une corde bien connue et le pied rit et se réjouit
(Passant par les sèves, ô, ma soeur impitoyable. Aux fleurs immobiles. Jusqu’à ce que mes montagnes
se sont ébranlées. Dehors, le soleil protégea mes trésors de fumier.)

3
J’étais assis derrière moi et rêvais de me réjouir pareil à mon pied
je cherchais des mots hexagonaux
à la limite de fer du silence
je cherchais des couleurs longues j’avais faim de couleurs longues

je rêvais des gants et chaussures de sons violets
et les maisons sonnaient et les nuages bruissaient
et moi j’oxygénais dans ma pensée d’innombrables troupeaux et les fardais
pour la grande transhumance de printemps
puis après ce travail épuisant
je passais devant moi et m’essuyais la sueur de mon front

4
La nuit les coqs avaient des crêtes de cri
le souffle du monde me voilait la fenêtre
et moi je l’essuyais avec une serviette propre
vas quelqu’un et vois ce chien
puis une femme très belle me donnait du lait
peut-être avait-elle beaucoup de lampes je ne sais plus
je parlais doucement pour ne pas lui déchirer la chemise
elle me donnait du lait et pain et partait pieds nus sur le chemin
vers l’est l’ouest le sourd le mort

5
Ensuite le fleuve frénétique
et mes amis nageant endormis

(nous nous aimâmes comme les arbres, à l’ombre des sourcils épais.
Comme les passants, en fumée. Nos lampes étaient pleines de fruits. Je
me cueillais d’en toi. Tu te reposais sur le banc de mes silences.)

6
Le soir quand je rentrais dans mon cube
je voudrais me réjouir
et les choses fumaient dans des contours incertains
le cerf du voisin trottait dans la cuisine
mais les deux vieillards un oeuf à l’oreille
écoutaient le silence intact du jaune
et clignotaient au rythme du tic tac de la montre

7
(Au loin, je voyais comment ton cri brûle. Ci et là où
le sable conturait l’image d’une humidité tuée, tu restais visible
péager de ces passages, la nuit liait les bouts du chemin)

Ensuite l’immense éclosion
et parmi de tant de choses particulièrement graves
sur mes oreilles en pierre s’asseyaient des papillons

*

traduit du roumain par Tudor Miricã

*

lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-A

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Classé dans Gellu Naum