Archives mensuelles : juin 2011

Art poétique – Alexandru Andriţoiu

La plus jolie des lunes est dans l’étang,
la plus belle des étoiles est sur la mer,
et la plus gaie des cailles ne vole chantant
dans les blés, mais dans l’oubli, le souvenir.
La plus jolie des lunes est dans l’étang.
 
La plus charmante des fleurs est sur les seins,
ou en crinières de femme flottant comme des ailes –
et ne brillent pas au nues, comme en fontaines,
spectres de luxe qui habitent les arcs-en-ciel.
La plus charmante des fleurs est sur les seins.
 
L’or sur l’auriculaire est plus fougueux
la hanche dessous la soie est plus galbée,
en noces le vin à son goût savoureux
l’éclat est plus languide dans la rosée.
L’or sur l’auriculaire est plus précieux.
 
Couleurs et fines épices font des ronds
autour de moi. Ma glaise tressautant
je vêts la chemise du ciel comme un fleuron.
Me voila, aussitôt, ciel et horizon.
 
La plus jolie des lunes est dans l’étang.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-as

 

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Compendium sur les jardins – Marina Nicolaev

ces pierres ont la mesure des berges sanglotées
elles semblent seulement détachées de la projection de la vague ne s’identifient pas
rien que ton souffle humide perce encore le contour des lauriers
 
il n’y a que deux hypostases de la compassion
le poing et la paume
 
deux corps d’une manière irréelle accrochés au ciel
disloqués parmi des madones oblongues à sable
se vendent aux souvenirs sur nulle part de je ne sais où
et il me semble que je déteins lentement
en contresens des aiguilles de l’horloge
un autre coin du monde
sur lequel rien n’est plus connu
 
elles sont telles les jours qui te restent
à propos de l’éveil des enfants de neige aux yeux bleus disais-tu
en partageant des morceaux de charbon dans les foires
 
toi-même n’as plus trouvé le jardin de l’Eden
la porte non plus
 
… quelqu’un a oublié ses clés de fumée en moi enfoncées
le dedans est devenu gris
j’ai froid
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-an

 
 
 

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tu me restes où, mon ange… – Marina Nicolaev

et il me comptait les dernières pensées
amèrement collées au corps par une moitié
l’autre des parts sous la montagne gisait
et la haute cime j’oubliais de la porter
 
la plainte attisée en orbite creusait
juste le côté gauche resté dans les abîmes
Lui, sans visage, moi, sans âme,
est-ce qu’il me reverrait ?
 
il m’écoutait le bruissement enneigé
de l’aile par avance acérée
dans ma chair vive rentrée profond
par des côtes trop amplement dépeignées
 
proscrite je rêvais
la montagne façonnée comme un galet aveugle
duquel je partais en peinant
 
si accroupie dans le cocon trop sévère
tu me restes où, mon ange
combien de temps
nous dormiraient-ils sous terre ?
 
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-ah

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Ars doloris – Radu Stanca

Il me faudrait une toute nouvelle souffrance
Pour accepter l’oubli que je m’entraîne,
Car dans l’orage seulement un autre orage
Assouvit, sur les roches, le bris des chaînes.
 
Il me faudrait une peine inégalable,
La vieille douleur je pourrai lors contraindre,
Seulement quand je pleurerai en silence
Pour ton silence je cesserai de plaindre.
 
De quoi t’étonnes-tu ? Il reste en moi la place
Pour un volcan qu’attend son éruption
Il reste en moi la place pour tout le vin
Versé, de coupe en coupe, en réunions.
 
Je suis plus spacieux qu’une blessure,
Plus vaste qu’aucune grotte de l’existence
Il reste peut-être en moi assez de place
En même temps pour toi et le silence.
 
Juste pour moi il ne reste pas de la place,
Moi seul ne me retrouve en ma propre âme,
Pour ça je veux une toute nouvelle souffrance
De quelle mon feu s’abreuve de sa flamme,
 
Pour ça je veux une toute nouvelle bataille
Laquelle ma harpe dans ses cordes puisse serrer.
Car seulement en brûlant dans mille brasiers,
Je n’en brûlerai plus sur mon ardent bûcher.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-ac

 

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La bête que j’ai gaspillée – Constant Tonegaru

Je reste un poète aux cadences épousées
écrites au cœur lourd et par cafard,
lorsque être un sanglier je souhaitais
montrer au monde sous le groin mes dorés dards.
 
Je cherche une trêve, la même simple césure :
j’ignore que tu es, puisses-tu être une fumée
et, Dieu, quand je t’engueule pour ma destinée
mes dents en prennent de la dorure.
 
J’aurais posé la patte par terre,
heurtant le sabot tel l’ongle d’un chérubin
pour faire sonner dans les clochers le tocsin
et partager mon mystère.
 
Sur les nuages posés en marches froides
j’essaie d’errer le soir pour me trouver,
je sors mon pied en dehors de ma chambrée,
mais il coule comme la glèbe en épis roides.
 
Je cherche une pause, et une virgule j’ajoute,
sur des papiers pour l’instant
je la porte au cou telle une fourrure de renard d’argent –
je ferai le point plus tard sur ma route.
 
Là j’avance un pas de plus et marche encore
jusqu’à rester une seule poignée,
tout ce qui avait crû haut s’ensevelit,
quand je me parsème sur les buttes limonées.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-a7

 

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Stradivarius – Constant Tonegaru

Qui a enfoncé dans la nuit des clous brillants
pour y accrocher son habit de lumière ?
Sur le fleuve de la mort vers la source errent
maints violons avec des cols montants.
Bon matin dans tes cordes – Qui comprendra
qu’avec des vagues sous le bras on peut voyager ?
Quelle loi inconnue cueillera
le cordage léger ?
Ne vient – personne – ne s’en va
et en attendant le maître luthier
en ronds de tronc encore taillera
pour l’ouïe un membre tout neuf et frais.
Une chose comme l’antenne de fourmi ou de guêpe
à travers laquelle franc pénètre l’esprit,
cassée par le vent se fendra aux arêtes
pour que le jeune noyau se révèle et en ondes frémit.
Par le chant encore on la vit qui passe
par l’automne-été temps indéterminé
la grande – robuste – contrebasse
vers le lieu calme au repos voué.
Nous sommes des matelots, du monde amenés ici
une étoile tâchée de terres rares, mous,
pour que le joyau aux vieux foyers en souche, de chez nous,
fleurisse de toutes ses voiles, le navire délie.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-9X

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Si je ne demande trop – Marin Sorescu

– Que prendrais-tu avec toi
Si l’occasion se présentait
De faire tous les jours la navette entre paradis et enfer,
Pour tenir des cours ?
– Un livre, une bouteille de vin et une femme, Seigneur,
Si je ne te demande trop.
– Tu demandes trop, on enlève la femme,
Elle te ferait la conversation,
Te bourrant le mou de ses bisbilles
Et tu n’aurais pas le temps de préparer ton cours.
– Je t’implore, enlève-moi le livre,
Je l’écris moi-même, Seigneur, si j’ai à mes côtés
Une bouteille de vin et une femme.
C’est ce que je souhaite si je ne demande trop.
– Tu demandes trop.
Que souhaiterais tu emporter,
Si le problème se posait
De faire tous les jours la navette entre paradis et enfer,
Pour tenir des cours ?
– Une bouteille de vin et une femme,
Si je ne demande trop.
– Tu l’as déjà demandé une fois, pourquoi es-tu si têtu,
C’est trop, je te dis, on enlève la femme.
– Qu’est-ce qu’elle t’a fait, pourquoi tant de haine ?
Mieux encore, enlève-moi le vin,
Il me ramollit et je ne pourrais plus préparer mon cours,
En m’inspirant des yeux de mon bien-aimée.
Silence, longs moments,
Des éternités peut-être,
En me laissant le temps pour oublier.
Que souhaiterais tu emporter,
Si le problème se posait
De faire tous les jours la navette entre paradis et enfer,
Pour tenir des cours ?
– Une femme, Seigneur, si je ne demande trop.
– Tu demandes trop, on t’enlève la femme.
– Alors tant mieux enlève-moi les cours,
Enlève-moi l’enfer et le paradis,
Je veux le tout, sinon rien.
Je ferais le chemin entre le paradis et l’enfer pour rien.
Comment effrayer et affoler les pécheurs de l’enfer,
S’il me manque la femme, comme preuve, pour la montrer ?
Comment élever les justes en paradis,
Si je n’ai pas le livre pour le révéler ?
Comment supporterais-je le chemin et les différences
De température, de luminosité et pression
Entre paradis et enfer,
Si je n’ai pas le vin pour en prendre courage ?
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
lisez l’original en roumain :
 

http://wp.me/p1wz5y-9T

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Note pour l’éternité de la pluie – Valeriu Pricină

Coupez le moteur et écoutez l’ondée.
Dans le train tirez la poignée de secours –
je payerai l’amende si le ciel coupe court
sous la couveuse de la mort les oeufs a rosée.
 
Torrentiellement de vie elle nous inonde,
une abondance trempée, de vive force,
celle-ci, amis, celle-ci n’est que l’amorce
dont la solive de ce monde nous répond.
 
Soyons plus dignes de cette marée qui dure,
que nous retrouvent les foudres sur le pré,
il y a là-haut un muet, un zèbe, un ange niais
embauché pour nettoyer les crèches de lavure.
 
Il pleut dans le désert. À la géhenne aussi –
sont dévêtus martyres de leurs habits vergés,
au paradis, de tant de pluie déjà, c’est saccager,
les plumes d’or décollent et tombent des lacis.
 
Il pleut comme dans les vieux récits de la Création,
sur toutes les auges de la vie d’un grain épais
qu’en haut soient plus intacts les murs et bien lavés
après la deuxième décollation.
 
Il pleut en profondeur et le stupide n’observe
que au dedans il pleut obstinément,
une lettre dans un verbe l’on voit déjà qui crève
et sa levée ressemble à une dent …
 
Une fois par siècle les pluies de sagesse s’élèvent !
*
Traduit du roumain par Tudor Miricã.
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-9N

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Colin Maillard – Marin Sorescu

Allez on va croire tout ce qu’on se dit
C’est un jeu drôlement beau.
Tu me dirais : « Je t’aime »
Et moi je me réjouirais comme un enfant,
Comme si tu m’aurais offert un Laguiole
A manche en corne de veau.
 
Tu me diras clairement
Tout ce que tu cogiteras
Sur les voisins, sur l’univers
Et sur la pluie du ciel ;
Ou rien ne me diras
Et touts mes pensées acquiesceraient
Que c’est tel.
 
Et je te dirais :
« Sur cet ongle-ci tu portes un lac profond
et des mers sur chacun des bouts de tes doigts
Si tu les bouges à travers les jours miennes,
Des Niagaras tu soulèveras. »
 
Et d’ici le soir de mes paroles sereines
Une haute herbe pousserait
Qui de son pic le ciel traverserait,
Au bout se trouvant notre terre,
Où quelque graine de météore.
 
Et tu croiras mon herbe en la voyant éclore.
Tu la croiras en tout, aveuglement,
Et je croirai un pas derrière toi
Courtoisement.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
lisez l’original en roumain :
 http://wp.me/p1wz5y-9I

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Svejk – Marin Sorescu

Avant de les prendre
La mort fait à ses recrues
Un bilan de santé très tatillon
Leur vérifie avec des martelets en bois
Les articulations des genoux,
Les fait dire 33,
Leur demande s’ils ont eu des molaires cariés
Et comment souhaitent-ils mourir :
Par le sabre ou par le cancer ?
 
A tous les questionnaires de la mort
Svejk répondit ainsi :
« Lèche mon fion »
 
Après la réussite du bilan médical,
La mort les avise tous
De se présenter dans l’autre monde
Rasés de près
Et de la nourriture froide pour trois jours.
Là-bas elle leur donne de l’équipement et des fusils neufs,
Leur tient un discours
Sur les intérêts vitaux des morts
Et leur demande de se battre pour ça
Et leur demande de se battre pour ça
 
… Seulement le brave soldat Svejk
Assis de côté
Appuyé sur son fusil rouillé
Depuis même la première guerre mondiale,
Et à tout argument très pertinent
De la mort
Répond toujours invariablement
« Lèche mon fion »
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
lisez l’original en roumain :
http://wp.me/s1wz5y-597
 

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