La troisième élégie – Nichita Stănescu

Contemplation, crise de temps et de nouveau contemplation
I. Contemplation
 
Si tu te réveilles,
voilà jusqu’où l’on peut parvenir :
 
Soudain, l’oeil devient creux
comme un tunnel, le regard
et toi n’en ferez qu’un
 
Voilà jusqu’où peut-il parvenir
le regard, s’il se réveille :
 
Soudain, il devient creux, pareil à
un tuyau en plomb par lequel
seulement le bleu voyage.
 
Voilà jusqu’où peut-il parvenir
le bleu éveillé :
 
Soudain, il devient creux
comme une artère dépourvue de sang
par laquelle les coulants paysages sanguins
se voient.
 
II. Crise de temps
 
Ô, brève tristesse, insecte verdâtre,
vous, oeufs tendres, habitant un noyau de météore
cassé ; et par mes paumes couverts
pour naître un tout autre décor.
 
La chambre se répand par les fenêtres
et dans mes yeux ouverts la retenir je ne puis.
Une guerre d’anges bleus, aux lances électrisées,
se passe dans mes iris.
 
Je me mêle aux objets jusqu’au sang,
pour les arrêter, dès le départ
mais ils heurtent les chambranles et continuent à couler
vers un nouveau rempart.
 
Ô, brève tristesse, il reste
tout autour une sphère de vide !
Je suis dans le centre et un à un
mes yeux du front, de la tempe, des doigts
s’ouvrent.
 
III. Contemplation
 
Soudain l’air hurle…
Ses oiseaux sur mon dos il va secouer
elles s’enfoncent dans mes épaules, dans l’échine,
occupent tout et n’ont plus où se poser.
Au dos des grands oiseaux
s’enfoncent les autres, vacillants.
 
Cordes débattantes les traînent,
aquatiques plantes.
Je ne peux même plus rester droit,
mais abattu, sur des pierres fluorescentes,
je m’accroche le bras au pilier d’un pont
voûté sur des eaux inexistantes.
 
Fleuve d’oiseaux enfoncés
aux becs l’un dans l’autre s’agite,
de mon dos se déverse
vers une mer glacée immaculée.
Fleuve d’oiseaux mourants,
dans lequel lanceront des canots pointus
les barbares, migrant toujours vers des contrées
nordiques et inhabitées.
 
IV. Crise de temps
 
Comme si un tombeau se casserait
et en coulerait au fleuve
tout son mystère…
Mais plutôt,
lui, le regard, nous retient
à un de ses buts fructifiés.
 
Il suce de nous autant qu’il peut,
en semblant nous montrer
les anges des arbres et des
autres paysages.
Les arbres nous voient, eux,
mais pas nous, pas nous.
 
Comme si une feuille se casserait
et s’en écoulerait
en tant que ruisseau d’yeux verts.
 
Nous sommes fructifiés. Nous pendons
au but d’un regard
qui nous absorbe.
 
V : Contemplation
 
Dans un éclair un monde apparaît
plus brièvement que le temps de la lettre A.
Je savais seulement qu’il existe,
même si la vue derrière les feuilles ne le voyait pas.
 
Je retombais dans l’état humain
tellement vite, que je m’heurtais
à mon propre corps, douloureusement,
très étonné de l’avoir.
 
Je me longeais l’âme d’un côté, et de l’autre,
afin d’en remplir les tuyaux de mes bras.
Pareil que le globe au dessus des épaules
et les autres apparences, aussi.
 
Ainsi je m’efforçais de me rappeler
le monde que j’ai compris d’un éclair,
et qui m’avait puni en me jetant dans ce
corps, lentement parlant.
 
Mais je ne pouvais me rappeler de rien.
Seulement cela – que j’ai touché
l’Autre, l’Autre Chose, l’Autre Part,
qui, en me sachant, m’ont repoussé.
 
Gravitation de mon coeur,
tous les sens en les rappelant
toujours. Même toi,
esclave des aimants, ma pensée.
*
traduit du roumain par Tudor Mirică.
*
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-ev

 
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