Archives mensuelles : septembre 2011

Deux poésies – Cezar Baltag

Oiseaux au crépuscule
à Grigore Hagiu, in memoriam
 
Dégèle-toi, le monde, oh dégèle,
un couvercle de chlore nous sépare
plongées dans la brume sont tes ailes,
le cœur est toujours plus solitaire.
 
Tourne-toi, le monde, oh tourne
toi soleil, porte moi vers l’été
mon horizon là me contourne
les amis rejoignent l’éternité.
 
Ignorant les nuages qui défilent
l’orage nous ne le soupçonnions,
nous étions huit, puis cinq, quatre pile
c’est comme si ensemble nous volions.
 
Hier encore le matin se levait,
mer en flammes, maintenant que des nuées.
Je suis l’oiseau seul dans la buée
à peine si je sais encore planer …
 
*
 
Reflet d’un éclair dans la nuit
 
Les lys, comme une pâle flamme
du minuit, s’allument en luisant.
Tel un château est mon âme
que Hamlet traverse en lisant.
 
Pour qui chantes-tu blonde absente
stérile abondance de tilleul ?
Ne laissez pas Ophélie défaillante
dans le vert profond de mes yeux.
 
La lune hante. C’est un automne
aux feuilles d’un chapiteau corinthien.
A ma gauche Horatio se tait, morne
ou une partie de lui-même seulement.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez les originaux en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-gs

 

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Deux poésies – Tudor Cristea

Quelques mots au sujet du paysan (ou du poète)
 
Quand le printemps arrive et le soleil attendrit la terre
le paysan ne se pose pas de questions ;
il sait qu’il faut préparer sa charrue
et les graines ; sa maison
sent les graines saines ;
dehors le vent assèche la glaise, lui
s’occupe dans la cour et attend l’instant ;
jamais il n’y pensa que trop de paysans
font pareil sur la terre ;
il a enterré ses enfants et puis
a jeté la graine dans le sillon en espérant,
il a enterré sa femme ou son frère et a jeté
des graines dans le sillon ; lui-même quand
il a trépassé fut jeté dans la terre
comme une graine ; ainsi la fleur de la confiance
surgit sur sa tombe
en même temps que les coquelicots dans le champ de blé,
en même temps que la chicorée, la vesce, la colza ;
sur le sentier du champ
les pieds du paysan passent inconnus,
lui
se faufile des fois parmi des machines qui veulent le déchirer
parmi les mages modernes prédisant sa fin ;
il jette des graines et ne se demande
s’il n’aurait pas autre chose de mieux à faire,
jette des graines des deux mains et le blé pousse,
et le maïs pousse et le protège, lui
jette des graines des deux mains et puis
attend, attend,
attend …
*
 
A quoi bon
 
A quoi bon tout ce
tapage, tu lis
sur la peau de la femme ton propre poème,
tu éclaires de ton sang ses cheveux
le soir au bord de la mer regardant en vain
tu radiographies d’un regard phosphorescent le contour
des nuages, tu déchiffres
la structure porteuse de la fatigue,
les mots du crépuscule sur son dos : tu me tues,
mais tue-moi sans aucune orthographe, écris sur ma peau
la folie de ce poème : une femme, une grenade
ouverte de la matinée ou
un fruit sauvage dans la forêt
de symboles
secouée par le vent …
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez les originaux en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-gn

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La grand-mère de Petre Stoica

dans l’horloge il se fait très tard
 
Grand-mère est allée autrefois en Californie là-bas
les gens élèvent autres sortes de lapins qu’il est chouette
chez nous dans les Balkans grand-mère est revenue depuis longtemps
mélancolique regarde maintenant par la fenêtre
les dahlias sont des têtes de caniche de la courette
flotte un parfum de choux grand-mère était une femme
presque grande elle brillait comme les cuivres de la fanfare
du pavillon dans l’horloge il se fait très tard
et un bateau à vapeur sombre lentement
dans l’aquaforte d’en haut
*
 
grand-mère s’assoit dans le fauteuil
 
Je lance avec ma fronde sur les murs et tombent tel des feuilles
les vieux portraits oh qu’il est beau ce matelot
qui s’arrêta à Damas, flotte la poussière noire des années
mais grand-mère s’assoit dans le fauteuil n’en a cure
elle s’est accommodée des poèmes sans rime et le neuf
style de vie des piétons hâtifs grand-mère avait entendu
au mois de décembre même l’histoire de la bombe atomique
elle s’en fout que tout dans le monde subit des révisions
chaque fois quand on allume notre sainte télé
grand-mère s’assoit dans le fauteuil et regarde tranquille
le débarquement des éléphants l’année dernière
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
lisez les originaux en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-gi

 

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Les Vieux du bourg – Eugen Evu

Sur des bancs en bouleau jeune, non écorcé,
Les vieux du bourg siègent le soir près des huis
Et quand les étoiles braisent pour la nuitée
De leurs voix calme, posée, parlent au pays.
 
Ce rite vient du gravier de leur nature,
Du sang qui coule des siècles, archaïque,
Un culte de sages, une ancienne droiture,
Autour du temple de la soirée, laïque.
 
Sous l’Ourse étoilée les vieux sont assis
Personne ne devine leur chuchotement
Le ruisseau du village éteint ses lys
Dans la nuit qui les couvre tendrement …
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-gb

 

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Deux poèmes – Liviu Ofileanu

séjour méditerranéen
 
un bureau des années 70 – imitation chêne laqué noir,
noir brillant tel l’ébène des pompes funèbres
dont le poli induit la fausse impression
que le mort est plein de vie ou il avait clamsé heureux.
le bureau longe un lit d’appoint
la commode encastrée dans le mur de la chambre qui sent le moisi
un relent si fort que la fourrure du chat le portait aux voisins.
en fait c’était un placard avec peu d’habits bon marché
et le lit pouvait être mis en place en 10 secondes
et caché sous les pieds de la table tel un objet inquiétant.
 
les murs ont été repeints plusieurs fois
et les couches masquées du papier peint lilas
que le docteur vietnamien
clément vu ngoc, ne voulait changer sous aucun prétexte :
c’est la seule chose que ma femme laissa intacte
après m’avoir quitté (…) enfin, plusieurs fourbis,
c’est Toi qui nettoies et je t’épargne un mois de loyer.
 
plus de 40 ans auparavant,
dans cette maison provençale à véranda et volets,
sise 25, rue chemin grange neuve impasse des jonquières
une famille vietnamienne s’est réfugiée devant la grande bagarre :
le docteur ne boit du coca-cola ne fume des kent non plus.
si je fus la moitié d’une année charpentier*/
j’ai lu les poètes décadents en original
et secoué par des frissons d’admiration je m’assoupissais tout habillé
alors le docteur éteignait la lumière sans me réveiller
j’entendais ses pas étouffés dans le couloir moisi
et sa respiration retenue pour ne pas faire de bruit
pour se perdre ensuite en son caveau à l’étage,
pièce où il ne m’a jamais invité,
mais m’a fait des excuses pour cela me tirant les vers du nez
m’incitant de la visiter en son absence.
 
le soleil, la pluie et le lierre grimpant sur le bord de la fenêtre
me produisaient la nature dont je ne pouvais me réjouir,
et le docteur invitait toute sorte de collègues pour leur dire :
Lui parle français avec un accent allemand
Moi parle anglais mais Lui ne supporte l’anglais …
tout l’été j’ai pensé que le lointain ne guérit aucunement,
tel un fantôme la vie et ses gens suivent tes pas.
 
un soir j’ai fondu en larmes,
j’ai pleuré bêtement sans aucun motif
comme à la mort de maman quand je ne pouvais pas me soûler,
les yeux rentres dans les orbites et délirant au miroir
définissant un motif pendant que je chialais –
à 5 ans je me suis perdu en ville
(un souvenir qui ne me quittera nulle part)
et comme j’avais oublié le chemin du retour,
j’agrippais la veste d’un type : où est ma rue,
là le mec secouait la tête enfants-enfants-parents-parents
et me sortait une monnaie de 3 sous
car Il me croyait mendier mais Moi les prenais car j’avais faim
et le bistrot du marché était ouvert dès 10 heures.
 
c’est là que papa m’envoyait remplir son bidon de gasoil :
tu verses avec cet entonnoir quatre chopes l’une après l’autre
et Moi je versais les chopes dans le col noir du bidon, tel qu’il dit,
l’une après l’autre, pareil qu’à son enterrement – l’une après l’autre
et prenais le raccourci avec trois bières dans le bidon,
avec une gaufre mangée dans le hall des escaliers,
où tu traînais, marmot, pan-pan deux soufflets.
mais jamais il ne remarqua l’avoir trompé d’une bière …
*
*/ en français dans le texte
*
Aria Broca
toute ma vie j’ai rêvé d’une maison en bord de mer –
mon père servit dans l’armée à constanţa */
et il nous aurait emmené tous – maman, moi et mon frère
voir la Mer Noire par temps d’orage,
et ces oiseaux qui ne mouillent pas leurs plumes
sauf quand ils pêchent dans les eaux profondes.
 
jamais il n’est arrivé ;
mais Moi je suis resté avec sa nostalgie
et l’obsession d’installer à mon tour la famille sur un rivage de sable,
ériger une maison simple,
en torchis et glaise,
une maison allongée avec son museau reniflant les lèvres de la mer
comme une caboche de cheval roulant le jaune de mon avenir
 
et la pleine lune attire plus que jamais
des couples antinomiques, clowns et majorettes
le sang arrêté pour les applaudissements payés
et le temps entre jeu et désir expire au premier baiser,
le cher radis fané de l’amour.
il fallait savoir que le poème qui a noyé le poisson
parle en premier de toi
puis de toi et finalement de toi,
dans une conjugaison étonnamment réelle
initiée avec chaque regard laissé en gage midi à sa porte.
 
il allait être au courant des truismes secs et valeureux par répétition
avec la philosophie du doute et de l’indolence,
la fumée de piment entrée par la fenêtre des jours perdus,
et l’évidence que chaque livre mis dans le mur entre toi et la mort
t’oblige à faire un pas en arrière –
reculer vers la métisse collée à ton ombre.
il fallait s’y attendre d’être hors service
Dieu déambule chaque soir avec la gueule du père
pur qu’il ne soit pas vu à la hauteur de la taille humaine
ivre mort à quatre pattes,
il fallait savoir que même les putes cantonnées dans des parkings routiers
sont devant les synodes de prêtres arrivés au paradis en 1ère classe,
elles sont toutes sur Ses genoux,
prêtes à lui peigner les boucles de la barbe / L’encenser de nouveau.
 
mais cela ne m’a jamais réussi ;
par contre mon cœur bat un rythme sourd et monotone,
comme si les vagues l’ont pénétré avec la première tendresse du parent.
même quand je suis au jardin à écouter dans la mousse des casques
comme un pilote d’hélico un ordre d’en haut
je vois la mer me couvrant les épaules de son drapeau bleu
et les mains qui se noient
dans la pluie ramassée dans des trous de sabot.
il fallait s’y attendre qu’une araignée ne se pose au milieu de sa toile
que très rarement
quand la fatigue de marcher lui lie des cailloux à chaque pied
quand les fils s’arrachent plus souvent
et le rideau de soie ne peut plus l’abriter du rayon impitoyable
du soleil du midi.
*
*/ constanţa – ville portuaire et touristique sur le bord de la Mer Noire.
 
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez les originaux en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-g6

 

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Classé dans Liviu Ofileanu

Une valse à Vienne – Mircea Florin Şandru

ce bel poème devrait être lu en valsant ...
 
Princesse de cire ce soir daigne venir
Une valse je voudrais à Vienne danser
Ton être en soupir le laisse me fournir
Archet de plaisir qui me fasse vibrer.
 
Sur Köningenstrasse, aux si vieilles paroisses
Voitures en coulée à Hofburg à l’entrée
Sous voiles en madras des belles jacassent
Dans la salle de bal du bourg suranné.
 
Ta main viens me tendre, ma main viens la prendre
Me sentir tamisé dans le sable oublié
En volutes de cendre voir s’allumer tendre
Sous les vieux bronzes, le sternum argenté.
 
Ensuite qu’elle y erre la voiture chimère
Et oublions que j’existe, tu existes
Qu’elle nous immerge dans les ondes des berges
Dans le si grand fleuve des mariés tristes.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe .
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-g0

 

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Mêlée ouverte – Daniela Crăsnaru

 
Tu ne m’aimes pas.
Cela se voit à l’œil libre
Sans aucun doute.
Il fait des efforts
pour se rappeler mon nom
même deux voyelles,
peut-être un e, peut-être un a.
Monsieur se demande sûrement, dans sa tête
et très prudemment,
si nous deux, peut-être, des fois.
 
Que vous m’êtes chers, vous tous
comme ça, dans la mêlée !
Quels superbes prétextes pour des histoires d’amour
dont vous vous tirez à temps
par la porte de derrière.
Que des larmes déposées ensuite
sur votre total en valeurs
d’un montant d’environ 0,014 carats !
 
Et me voilà en train d’écrire
des poésies d’amour à la pelle.
Me voilà en train de verser sur les blessures
Du sel et de la suie – pénitence.
Vous voilà en train de gagner toutes vos batailles
brillant par l’absence.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-fU

 

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Moi je suis un triste compagnon de voyage – Matei Vişniec

Moi je suis un triste compagnon de voyage
je ne mange ne bois ne regarde par la fenêtre
de temps en temps je sors mon immense mouchoir
et pendant une demi-journée j’essuie mes verres
fumées
 
je suis le plus triste compagnon de voyage
je ne parle jamais dans le noir
mes valises sont petites et carrées
mon pardessus est si mince
qu’il fond lentement sur le portemanteau
 
suis le plus triste compagnon de voyage
je regarde seulement la pointe de mon parapluie
j’ai des cigares que je n’allume pas
je sais une histoire incroyablement belle
que je ne raconte à personne
 
je ne descends jamais de mon train
dans des gares, des villes, des parcs
je me sens affreusement seul
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-fL

 

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Du tir à l’arc – Matei Vişniec

Tire sur moi, je lui disais, tire sur moi
je suis là, sur le toit de la ville
 
il tirait et la flèche me frappait le pied
je la lui tendais en le priant : vise encore une fois
 
il tirait et me touchait l’épaule
j’arrachais la flèche de mon épaule
et lui courais après, lui disant : tu t’es trompé
essaie encore une fois
 
il me regardait suppliant, me voyait
furieux et hargneux, il tendait son arc
et visait mon oreille gauche
 
mensonge, je criais, un grand mensonge,
est-ce que personne ne peut viser mon cœur
ou mon front, bâtards !
 
je fonçais sur lui, j’attrapais sa poitrine de mes
paumes noires, j’hurlais dans son oreille :
bâtard, regarde-moi quand tu frappes
attrape puissamment la corde de l’arc
et vise mon cœur
 
il tirait sur moi d’une main tremblante
et la pointe acérée passait à côté
s’enfonçant dans le cœur de mon cheval
que j’aimais et qui
n’était coupable de rien
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-fH

 

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L’ange sur la glace mince – Mircea Florin Şandru

Pourquoi tu m’as quitté, pourquoi tu m’as quitté ? je lui criais
A l’ange qui dansait sur la glace mince autour,
Mais il n’entendait pas, il était ivre de lumière,
Etait ivre de musique, ivre d’amour.
 
Je tiens de qui, moi, qui me défendra ?
Qui restera comme un pavois à mes côtés ?
Je demandais toujours, mais il ne disait rien
Et de temps en temps il disparaissait.
 
Tournait en danse folle avec cette femme bleue,
Une terrienne si belle au-delà de la raison,
Il neigeait sauvagement sur la glace mince,
Je voulais partir, mais j’avais oublié la route de la maison.
 
Lorsque soudainement l’ange me regarda,
Cessa de danser et vint tout près de moi
Me caressa le visage et seulement me dit :
Tu garderas les ailes et prends bien soin de toi.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-fA

 

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Classé dans Mircea Florin Şandru