Quatre poèmes de Mircea Ivănescu

 
 
Mots, mots, mots…
 
Il faut choisir les mots soigneusement
Les mots laissent des traces – tu te rappelles
plus tard d’elles – aussi comme les pas restent dans la neige,
il faut choisir les mots (mais quelque fois il est si facile
de savoir poser les mots les uns à côté des autres
pour dire quelque chose qui ne se superpose plus
exactement sur ce que tu sais vraiment
que c’est en toi, que tu sens.
n’importe qui peut faire des mots les uns après les autres,
n’importe qui peut parler – ce n’est pas ça
le principal – il fallait peut-être choisir
justement les mots qui ne disent pas trop).
et après, chacun de ces mots
comme des traces dans la neige…
*
 
Amour flou
 
tomber amoureux alors, après tout, de la neige
savoir à vrai dire qu’il s’agit d’un amour, où prendra fin
dans quelques semaines sa présence, et presque une année
après tu devras attendre, au long des jours chauds,
ou par les nuits froides, ou par la brume, mais sans qu’elle
t’apparaisse devant, sous tes pas, sur tes mains, ou sur
ton visage, toutes ces journées. (comme dans l’adolescence,
quand une fois tu lisais que la meilleure façon de supporter son
indifférence c’est de te l’imaginer partie. seulement que maintenant
tu ne te l’imagines pas absente. tu sais que rien – comme dans une mort –
ne peut pas te l’apporter maintenant, ici. c’est comme une mort).
et sans en penser, en sachant
qu’il sera possible que jusqu’au prochain hiver ne plus l’aimer,
la neige. et alors ? il faut l’aimer ces journées brèves,
humides, et sales, où la brume – l’on dit cela – mange la neige,
 
et la neige est comme une femme malade – et tu l’aimes –
et sache – sans en penser – qu’elle finira.
*
 
Feuilles
 
je voudrais m’asseoir sur le bord du trottoir,
attendre qu’il fasse nuit au bout de la rue – ma
solitude actuelle a encore
quelque chose d’identique à celle de mon enfance,
quand je ne savais que passe pour toujours
le temps ? on ne peut racheter
avec rien ce temps révolu ? il ne me reste
en vérité aucun geste, même assis
dans la rue, la tête dans les mains ?
et la lumière, qui se dissipe sur les objets,
et les objets se font feuilles,
et se font feuilles.
 
 
Myopie
 
le soir elle me dit – aujourd’hui elle m’a lu dans le marc
suzanne même, elle me racontait comme il me court après un homme
les yeux ronds, les yeux saillants – puisse cela dire
que c’est un homme à lunettes ? (moi j’enlève prestement
mes lentilles de mon nez et leur souffle dessus
pour chasser les tentations) mais après –
disait la suzanne (c’est elle qui continue de parler)
il y aura un tournant et t’échappes – c’est ce que je craignais aussi,
rajoutait-elle pensive, vue sans lunettes
sa figure fait semblant d’être – je pense avoir écrit il y a longtemps
que mes liaisons avec le temps sont comme la fuite
d’un fou qui veut s’attraper
lui-même – et il y a toujours un tournant,
ensuite je remets mes lunettes et tout redevient normal.
*
 
traduit du roumain par
Tudor Mirică (Mots, mots, mots … ; Amour flou)
et Cindrel Lupe (Feuilles ; Myopie)
*
 
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-tF
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