Archives mensuelles : décembre 2012

Elégies – Florin Dochia

 
 
Elégie 58. Evocation de la Princesse
 
seul dans la tour de l’illusion
gardien du monde de nulle part
j’attends toujours que les magiciens
me détournent les précédents soirs …
 
sans un répit, sur les berges, pareils,
des pas vers toi mènent en souvenir –
d’un non-repos là peut-être t’éveilles
de retour avec les soupirs.
 
t’es libre de fouler,
des chemins vides.
moi je suis emmuré
de rêves avide.
 
comme si la sage-femme, à la naissance
me crucifia, quoi qu’il arrive,
et m’enferma dans l’église en évidence
dans une image votive.
 
je sais bien, ce qu’il n’y a eu, ne sera,
tout rêve – non-rêvé en mourra,
toi seulement resteras l’image idéale,
moi – une lointaine, humble étoile
 
*
 
Elégie 61. La Princesse dans mon Hellade à moi
 
j’y arrive là, où la mer commence,
pas de naufragé dans quelque île inconnue,
pas de message en bouteille enfermé,
ni de Princesse naissant nue
de l’écume d’une vague timide
à peine une fleur qui éclore
dans le sol aride
et là tu t’imagines un futur en or –
moi, seul, sur la plage lunaire,
à l’ombre d’un albatros imaginaire.
 
c’est peut-être au monde l’unique endroit
où toutes les femmes rêvent
d’hommes attachés au mât
 
*
 
 
Elégie 66. La Princesse sous le soleil
 
Sous ma peau se sont ouverts des voies les pélérins
S’appuyant sur leurs ombres comme sur des gourdins.
 
Tout s’effiloche
Comme une giclée de sang
aux rives de l’Hellade
dans une guerre fratricide.
Crucifixion dans le vide
Sous un soleil liquide.
La Princesse naît de l’écume,
D’une vague, de la brume –
Son pas de jouvencelle
Attrape l’instant et le gèle
Attrape l’espace et l’écartèle-en
Mystères qui des absides
Se révèlent
 
Les routes ne rejoignent aucune lande,
Je sais, Princesse, toi rien ne me demandes
Je n’ai que de caresses en offrande
Avec mes doigts de gel.
 
Je ne t’enverrai aucun appel.
Je continuerai mon sommeil éternel
Dans lequel tout rêve finit
Comme un papillon circonscrit
Dans un nid en résine ambrée
 
La lumière ci rarement est passée
Ton regard seul apporte des fois
Brillances dans un décor en canevas
Duquel j’ai meublé ce nouveau jour même
 
L’entrée dans le sujet se fera sans problème.
 
*
 
Elégie 67. La Princesse du déchirement
 
moi j’oublierai princesse
venir hanter ton rêve
même si tant tu t’éloignes
et dans les tours se percent
tant de blessures célestes.
je vais attendre à l’ombre
t’envoyant des oiseaux
qui le sommeil te bercent
ainsi dans de longues haltes
ton absence me pousse
brûler entre les cycles
geler dans les instants.
 
sous des murs qui s’écroulent
t’égarer il me semble
je te vêts en papillons
et te cache dans les vagues
le lourd océan t’appelle
qu’aux aubes te déshabilles
au soleil neuf mes caresses
tendres calment ton oubli
 
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-uD

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Poèmes – Darie Lăzărescu

                Arles
 
Te dis-je : l’hiver descend
celui à l’haleine de guerrier spartiate/
marche sans encombre par le sombre pré
avec des elfes et gnomes sautillant enjoués
le vallon des chasseurs/
eheu fugaces/
il y’en avait par là un champ fleuri
nuance orange ? déliraient-ils des cyprès tardifs/
ou j’en rêvais ?
o tempora tempora/ labuntur anni
 
Te dis-je : que sa volonté soit faite/
celle du sang blanc
peignant d’argent ta si jeune main
avec laquelle tu m’écris
tant il fait tard sur la terre/
tant il est de bonne heure aux cieux  …
*
                Carte illustrée naïve
 
Je te propose un clair d’eau
au nénuphar et aigrette –
carte illustrée naïve de l’année 42
envoyée par les pauvres des villes
aux tilleuls en fleurs et au front
 
D’abord
je dessine d’une main sûre
la perspective/ point de fuite/
l’énigme bleue – la ligne de l’horizon
qui trop attentivement m’observe
 
Ensuite je fixe au pinceau (en gros traits)
l’insomnie/
les cernes profonds du minuit/
le dégoût du réveil
dans l’air violet de Mars –
 
pendant que tu traverses en courant
ma section d’or/
en perdant tes instants doux/ la boucle d’oreille/
le cothurne en diamant
dans la gadoue des rigoles/
traversant parfois la mer
dans la coquille de mes vieilles paumes
en me disant/ oh dors/ oh dors/
en rêve il ne pleut pas ni vent ne souffle …
*
                Angst
 
Me faisait signe de la main/ viens/
et moi je ne suis pas venu/
c’était un hiver d’étranges coutumes/ de nuits infinies
lorsque on louait même le dernier des grillons/
ma soeur avait fermé les stores/
éteint la lumière/ verrouillé la porte
et là elle descendait un sentier bien en pente/
rien qu’une seconde je vus son talon
blanchi par les brumes/ ses cheveux altérés par les poisons/
le pont à peine passé tendrement frissonnait
ni le ruisseau en nickel ne fit miroiter son visage/
ni l’étoile du berger ne clignotait au lointain/
ni le batelier ne savait plus son nom
 
Pensai-je/
il faudrait toute une armée de gnomes
une armada
pour tirer depuis les berges
les aveuglants luxes
fourres par mégarde
en terre/ sous terre …
 *
                Ce jour, vendredi 13
 
Ce jour, vendredi 13
j’ai reçu Grossomodo/
 
J’étais en train de profondément dormir le sommeil de la raison
lorsque brusquement a chuté la température
de la mansarde où je me morfondais
depuis le siècle dernier même/ quelques volumes seulement
luisaient comme de lampadaires pâles
dans un Bucarest d’autrefois
 
Le porteur m’a fait signer/
signe/
a mis le livre dans mes mains
comme s’il avait jeté un parpaing
du toit d’une maison en démolition/
je m’étonnais – on me paierait la retraite
si tôt/ le gouvernement démissionne/
p’têt que les faubourgs sont admis en espace Schengen/
ou la voisine ouvrit une maison close/
rien de tout cela/
un livre seulement
emballé dans le plus fin des papyrus/
un livre comme une lucarne/
comme une fenêtre largement ouverte
au demi-sol
un certain jour
de cette vie pluvieuse …
 *
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
lisez l’original en roumain :

 

 http://wp.me/p1wz5y-uy

 

 

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Trois poèmes – Lucian Avramescu

Au grand jamais, mon amour
 
au grand jamais, mon amour, sans toi je ne partirai
toujours présente dans mon sang pour une chevauchée
dans mes veines je te sens tel un boisson frais
couteau qui me coupe la ficelle d’une pensée
 
au grand jamais, mon amour, je ne trouverai ma muse
que dans tes petits seins sans le rideau d’une blouse
le balancement de tes hanches en chaleur
qui rend dans la Grand-Rue
mabouls tous les vendeurs
 
au grand jamais, mon amour, errer ne me verras
dans ma paume toujours comme un clou tu serras
crucifié dans cette rêvée douceur bénie
qui dure toute une vie
 
dans le cosmos ordonné commandant d’escadrilles
pour conquérir un météorite
d’une autre voie lactée
transperçant d’un assaut les atomiques nuées
tu seras, parmi les étoiles,
la seule femme désirée
 
s’il faudrait dans la mort descendre sans ascenseur
traverser
les espaces de l’enfer en métro
seulement à toi, ma mie, je vais penser
admirant, dans le bitume bouillant,
ton trousseau
 *
 
Prends garde
 
Prends garde, toi la femme, je t’adore comme un damné
te désire comme un moine les saintes visions hagardes
mais fais gaffe, ô toi, princesse de cabaret
prends garde
 
n’attends pas soumission aveugle et puis
ne mets pas bague au doit d’avant-garde
nul harnais sur la mienne tête fière on n’a mis
prends garde
 
toi, qui gémis dans des brûlants sursauts
ensuite tendre tu es, sagement me regardes
je t’appartiens car je l’ai décis
prends garde
 
des trésors par milliards je porte dans mon coeur
« au début la parole était » –
j’ai des milliards de paroles bavardes
je peux t’offrir la plus haute statue en or
mais pas un once du métal de ma liberté
prends garde !
 *
 
Garde la monnaie
 
réjouis-toi dieu par ce que tu nous as pris
et garde la monnaie
les broutilles d’élancements et scarlatines
et pardonne-nous nos bonheurs
ainsi que nous pardonnerons
les bonheurs des autres
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :
 http://wp.me/p1wz5y-ut

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Hymne aux inconnus – A.E. Baconsky

 
 
J’ai toujours vécu parmi les humbles gens,
Inconnus et toujours mélangés à la foule,
Grands et petits, joyeux et tristes, laids et beaux,
Hardis et constamment inquiets comme les peupliers,
Affrontant les orages de leur vaste poitrine,
Ou mélancoliques rêvant de leurs ombres perdues,
Sommeillant entre les vagues regrets
Pour les choses qui n’ont eu lieu d’être
Et les futurs espoirs calmes.
J’ai été leur flûte désespérée,
Leur serein buccin du soir et la folle flûte;
Entre rires et pleurs, espérant le printemps,
Imaginant le jour selon la forme des nuages,
Aux vêpres, revenant par les ruelles obscures,
De mes années passai-je une part tout en chantant.
 
J’ai toujours vécu parmi les humbles gens,
Ceux qui des cités érigent et changent les fondements du monde –
Le vent et la pluie les poursuivent à jamais
Embrassant leurs traces. J’incline mon front,
Devant eux en témoignant mon trésor,
Je ne crie vaines paroles, voudrais-je les voir passer
A travers mon rêve comme sur un champ ouvert
Avec des horizons qui ne trompent
Qu’ils passent toujours même s’ils ne comprennent pas
Qu’ils marchent dans des terres qui leur appartiennent.
Que mon nom entièrement leur advienne
Que je reste comme la fontaine perdue dans la plaine,
Dont on n’a jamais connu le bâtisseur
Seule, entourée de peu d’ormes ou acacias,
Aux carrefours des temps.
Une raison de larmes ne serai-je à personne,
Sauf si à travers les larmes la douleur s’effacerait –
Que je sois à jamais où je suis – où je l’ai toujours été,
Chanteur errant, à travers le monde.
 
Prématurément gris – comme un saule,
Je me tiens au midi du jour hébété par tant de soleil,
Et je retourne toujours par là où je fus,
Parmi ceux sans un nom,
Et avec chacun d’eux seul je me confonds.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-up

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Classé dans A E Baconsky