Archives mensuelles : septembre 2013

Ballade de l’homme qui n’a jamais achevé ses envies – Stefan Baciu

J’aurais été, au Tahiti, garçon d’café
des perles noires au Bali j’aurais cherché
au Samoa les silences de l’instant j’aurais gardé
en Floride j’aurais secoué les orangers

j’aurais voulu être acrobate aux Philippines
ou cowboy dans les îles Mariannes
en Bolivie j’aurais cherché de l’or en mines
des cormorans sous blanches nuées pakistanes

j’aurais joué en Tucuman la milonga
conduit un taxi au Santiago en été
dans les bars de Maputo danser la conga
aux Ténérifes ma guitare gratter

j’ai voulu être bistrot au Turnu Magurele
jouer d’orgue de Barbarie à Calarasi
frotter les étoiles pour les rendre belles
ou faire le prof d’école de chant a Iasi

j’aurais voulu être notaire en Fagaras
marin sur mon bateau blanc en Roscoff
vendeur de presse au centre de Medias
marchand de mûres au marché de Brasov

je n’ai rien achevé de mes envies mortes
ni champion d’rugby, watman, cocher
le vent souffle, il fait tard, il pleut des cordes
seul dans un phare, poussière de lune j’vais balayer.
*
traduit du roumain par Cindrel LUPE
*
lisez l’original en roumain =
http://wp.me/p1wz5y-ve

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Nichita Stănescu – Dixième élégie (fragment)

Je suis malade. J’ai mal à une plaie
martelée par des chevaux en courre.
L’invisible organe,
celui qui sans nom encoure,
nonouïe, nonvue,
nonflair, nongoût, nontoucher
celui d’entre l’œil et tympan,
celui d’entre doigt et langue, –
dès le soir m’est disparu simultanément.
La vue, la première ; puis pause,
il n’existe pas d’œil pour ce qu’il arrive ;
puis le goût, l’humide vibration,
puis à nouveau une solipse,
puis les tympans, pour les lentes
mouvements d’éclipse ;
puis le toucher, la caresse, glissement
sur une ondule lisse,
l’hiver glacé des mouvements
toujours à surface qui blanchisse.
Mais je suis malade. Suis malade
de quelque chose entre l’ouïe et la vue,
d’une sorte d’œil, d’une sorte d’oreille
non-inventée depuis le début.
Branche sans feuilles le corps,
le corps rameux
s’élargissant dans l’espace libre
selon les lois qui dirigent les os,
non-protégés il m’a laissé
les suaves organes de la sphère
entre la vue et l’ouïe, entre le goût et le flair
en traçant des murs pour s’y taire.
je suis malade de mur, de mur écroulé
d’oeil-tympan, de papille odoriférante.
Ils m’ont foulé aérien
les abstraits animaux,
en fuyant épeurés par des abstraits chasseurs
épeurés par une famine abstraite,
leurs ventres en criant les ont soulevé
d’une abstraite famine.
Et ont passé au dessus de l’organe non-vêtu
en chair et nerfs, en tympan et rétine
et à la volonté du vide cosmique laissé et à la volonté divine
Organe biais, organe fragile,
organe caché dans les idées comme les rayons
dans la sphère, comme l’os nommé
calcanéum dans le talon d’Achille
atteint par une flèche mortelle ; organe
exhibé jusqu’à sortir
du corps strictement marmoréen
et habitué seulement à mourir.
Me voilà, tombé malade d’une blessure
imaginée entre l’Etoile Polaire
et l’étoile Canopus et l’étoile Arcturus
et Cassiopée du ciel vespéral.
Je meurs d’une blessure qui n’a trouvé de place
dans mon corps apte pour blessures
dépensées en paroles, en payant en rayons aux péages.
Me voilà, je gis sur des pierres et gémis,
les organes sont brisés, le maître,
ah, il est fou, car il souffre
de l’entier univers.
J’ai mal pour la pomme d’être pomme,
suis malade des noyaux et des pierres,
des quatre roues, de la fine pluie
de météorites, des tentes, des pierres.
*
Traduit du roumain par Tudor MIRICÃ
*
Lisez l’original en roumain :
 
 http://wp.me/p1wz5y-va

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