Archives mensuelles : mai 2015

Deux poèmes par Mircea Florin Şandru

APPRENDS-MOI ENCORE LES JEUX DE L’AMOUR

Esseulé, hirsute, tapi dans ma propre carapace
Je ne sais plus la douceur d’un corps de femme
Laisse-moi te tenir dans mes bras, laisse-moi sentir
Ton arôme enivrante, te caresser le front,
Laisse mon toucher découvrir tranquille
La peau de ton cou et des cuisses. Oh, c’est toi
La plus belle sur cette Terre,
Ta lumière éclaire jusqu’à mille lieues,
Tel que le plumage doré d’un oiseau des montagnes,
Tel que le cyprès dans l’herbe menue, quand il fait nuit,
Tel que le globe de cristal flottant sur les ondes,
Ton corps est la harpe que les dieux ont touché.
Oh, Adonaï, Adonaï, cette femme tu l’as faite pour moi,
Elle est mon autre et finalement tu l’as fait venir
Me réveiller du sommeil, me sortir de la mort.
Laver mes yeux. Bienvenue sois, femme, je te dis
Apprends-moi encore les jeux de l’amour, car je les ai oubliés.
*

ALLONS BOIRE, ALLONS GIGUER

La dépouille du témoin gênant sera coulée en béton et ainsi
Sera part de la fondation du nouveau hypermarché. La dépouille du lapin
Sera mélangée en bitume pour la nouvelle autoroute
Et dormira là-bas pour l’éternité,
Le faucon sera happé par les moteurs à réaction
Et il n’en restera de lui que des menus molécules de scorie,
La dépouille du fusillé d’une balle dans le crâne reposera dans le jardin de la prison,
Même si des années plus tard son immense innocence sera prouvée,
La dépouille embaumée du dictateur sera chassée du mausolée,
Elle sera brûlée et l’urne sera perdue dans un bled de province,
La dépouille du dissident qu’un bolide percuta le soir de septembre
Sera jetée dans un canal et jamais rien n’en saurons de lui
La dépouille de la fille restera quatre jours en morgue, ensuite sera un don,
Fait par un prochain quelconque, aux labos de chimie.
La dépouille de l’instant se trouve dans ce poème ; le poème est un cercueil,
Ma dépouille esseulée sera découverte des semaines plus tard,
Lorsque j’aurais pourri et je  ne serais qu’un doute d’ossements …
Allons boire, allons giguer, allons chercher le boxon à lanterne rouge,
Et disperser notre vigueur dans la fille brune, la fille blonde, la rousse aux yeux verts,
Dans la négresse qui porte aux fesses du sorbet de noix de cocos.
Bientôt serons nous jetés en béton, en bitume, en canal, en crevasse de la mort,
Le Maître des cérémonies tire le rideau, la gala est finie,
Les jupons de la Mère Grand volettent quand elle se tient sur la bouche d’aération,
Ouvre ses jambes et nous reçoit ; nous entrerons tous dans son énorme grotte.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez les originaux en roumain =

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Mircea Dinescu – Deux poésies

Je suis jeune, Madame … – (1971)

Je suis jeune, Madame, le vin coule en déluge
et l’œil esclave charrie les vierges par mes artères
comment pourrais-je faire rentrer l’enfant qui fus-je
quand tout mon chair fleurit et seul l’oubli y pleure?

Je suis jeune, Madame, des choses j’ai mis assez
pour en saisir la chute du somme vers l’équilibre,
si des boules de lumière j’en mangerais, gorgé
encore j’exulterais dans ma belle peau de tigre.

Je suis jeune, Madame, un jeune aux belles épaules
et suce pour ma pitance des tétons de comète,
qu’un ciel croisse dans mon âme et dans mes os étoiles
et que j’déments la neige perdu en pirouette.

Je suis jeune, Madame, mes ailes résistent au vent
même si parfois je touche la terre de mes ongles,
cette vile putrescence me ronge comme une dent
je sens couler en elle mes pères et mes oncles.

Je suis jeune, Madame, jeune, donc je ne vous crois
n’importe quoi vous m’dites, le temps ne laisse voir,
même si les archers des brumes pointent envers moi
les flèches de l’avenir, j’suis jeune. Et bonsoir !

*

Ports – (1981)

La mer est un toubib qui s’moque de ce qu’on lui dise
où les lubies et sale linge tu pourras pendre
sur l’étendoir du soir à la dormante brise
que vissent en matelas les bouchers tendres.

Canots de terre (échoppes) vin aigre (laisse choir)
poivre athée (encens) dieux qu’on achète (mythes)
amis ramenés comme les sous dans un mouchoir
par un déluge aimable au port du côté Scythes.

arche démocratique en grande tenue de gala
dont n’importe qui le veut se proclame le mât
à une orchestre louée au bon moment au sana
par jeunes tuberculeux qui toussent, en pyjamas,

des affairistes flegmatiques au sein de la voiture
tellement luxueuse pourtant tirée par des bidoches
la bière qui coule au gorge, jaunâtre créature,
d’une tour de la douane brillant aux airs de Boche

les Grecs qui sont maintenant des Turcs à la béquille
au temple qui maintenant est une fabrique d’alcool
aux filles qui maintenant déjà sont plus des filles
aux orangers en fleur aux senteurs vinicoles

les lions que voilà sont exilés en mer
au cirque que voilà pleurniche apeuré
au fer pétrole lard carnage cafard chimère
au moi-même que voilà je ne peux plus pleurer.
*
Traduit du roumain par Tudor Mirică

Lisez l’original en roumain =

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Le Printemps – Virgil Carianopol


Sortant du rêve d’une nuit sans lumières
Qui les tenait loin de toute beauté
Retournent les vergers chez eux aux terres
En robes fleuries jusqu’aux souliers

C’est le printemps, c’est le printemps qui erre!
Sur chaque sillon et bord des champs en fête
Et les anciens sortent leurs doigts de la terre
En perce-neige, en lys, en violettes

On sent partout l’arôme du champ frais
Une fois de plus le soleil lance du feu
Ecoutent de l’alouette le chant altier
Puis sortent les graines la tête vers le bon Dieu

Le jour parsème des moineaux qui palabrent
Dans les forêts les coucous viennent hanter
Les cous des oiseaux croisent des sabres
Et haussent leur voix pour mieux les aiguiser
*
traduit du roumain – Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain =

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Deux poèmes – Marin Sorescu

Sur l’essieu

Sur l’essieu, toujours sur l’essieu,
Même si le rayon t’ordonne : Vois-le,
Car l’essieu c’est juste le bon Dieu
Et, au cahot du monde, crois-le.

Quand la poignée des herbes sèches les cabris
La broutent, la broutent, sous la coupole du midi,
Sur l’essieu, sur l’essieu de ta fortune,
Tu descends à l’enfer, tu touches la lune.

Sur l’essieu, quand les chemins dispersent
Et ton tympan les roues le percent.
Avec toutes ces routes qui retroussent
Tu pousses l’essieu et l’essieu te pousse.

Sur l’essieu, sur l’essieu, à plein émoi
La vie courre derrière… Mais moi c’est  moi?
Le mouvement flétrit, comme les bêtes,
Les arbres coupent  ton ombre en miettes.

De trop grandes découvertes

De trop grandes découvertes y’en a plus.
Et moins encore pour les sans-abri.
En mi-chemin entre le rien et l’absolu
Tu restes songeur et presque ahuri.

Sur une borne de confins vois un cafard.
A ses multiples pieds résiste à peine.
Un ciel flotte triste sur vous, et blafard.
Trous de serpent, autant qu’ils sont, sont pleins.

Et où donc te fourrer et te cacher
L’étonnement de ne pas pénétrer
au cœur des choses défendues ?

Le cafard est lui-même irrésolu :
Il voit une araignée aux yeux séchés,
Qui juste, à son long fil, s’était pendu.
*
traduit du roumain par Tudor Mirică
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Lisez l’original en roumain :

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Classé dans Marin Sorescu