Archives mensuelles : décembre 2015

De la vie, avec Octavian Soviany

 

le mendiant du centre-ville

Apres avoir fini
son jour ouvrable
il vient picoler.
Des fois il s’endort
la tête sur la table
et il laisse choir
toute la monnaie de sa poche.
La Patronne lui assène
alors
quelques bourrades dans les
côtes. Lui
il se met debout,
droit comme un piquet
et sort du bistrot
se balançant
comme si
il descendait du pont d’un
navire, tel un vieux
capitaine de corvette
qui aurait traversé
des dizaines de fois
l’équateur.
Jamais il ne ramasse
la monnaie tombée.
Il regarde dégouté nos ventres de
gens rassasiés.
Il chie après sur
notre argent crasseux et sur
nos projets de bonheur.
Il chuchote :
« Mon Dieu, cette ville
elle a 1000 pharmacies,
3000 banques,
10000 églises
et pas un seul galet
sur lequel le Fils de l’Homme
puisse poser sa tête
un soir de pluie comme celui-ci ! »

*
Me voilà
j’habite une
chambre
pleine de mites
et ce que je cherche
est toujours dans
l’autre pièce.
La solitude par ici ressemble
à de chiottes rustiques
où tu n’as même pas
de quoi
te torcher le cul.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain = http://wp.me/p1wz5y-y4

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Classé dans Octavian Soviany

La Grèce selon Ion Pillat

EPIDAURE
Le théâtre antique

Au ciel se suivent lentement les nuages
Et l’azur profond, éclairci en lumière.
Aux gradins s’assoient en silence, tour à tour,
Soit l’ombre, soit les lueurs passagères.

Autour, la forêt elle aussi se prépare
Un tendre visage de verte ramure.
Le tronc, la mousse et la feuille je peux voir,
Seule l’ère me reste obscure.

Eschyle, Sophocle, ici parlent encore
Et leurs voix frémissent dans les airs –
Les merles sifflotent des chœurs anciens
Et le vent, leur plainte amère.

Le théâtre désert est rempli par des dieux
Au corps diaphane du temps.
Le roc, et la feuille, ainsi que mon cœur
Ce souffle pénètre brûlant.
HELLAS

Des vieux oliviers et des rochers aux monts,
La mer couchée : un autre ciel, plus clair.
Tout ce qu’on touche est don ou bien prière,
Et les pinèdes au vent, la lyre sont d’Apollon.

Ou ces exquises colonnes, si tu préfères,
Dormantes sous l’ombre sainte d’un taillis.
La bucolique sonnaille du pays
Et les agneaux en pâturant les florifères.

Le sarcophage blanc entre coquelicots veux-tu ?
Ou bien en route la stèle d’une danseuse morte
Qui vient de capturer en marbre le vif vent ?

Mais laisse-moi voir, pour me sentir imbu
De son encadrement d’éclat fluide qui porte
Une île d’azur, la calme vague flottant.
*
Traduit du roumain par Tudor Miricặ
*
Lisez l’original en roumain= http://wp.me/p1wz5y-xZ

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Classé dans Ion Pillat

Deux poésies de Marin Sorescu

 

Sur l’essieu

Sur l’essieu, toujours sur l’essieu,
Même si le rayon t’ordonne : Vois-le,
Car l’essieu c’est juste le bon Dieu
Et, au cahot du monde, crois-le.

Quand la poignée des herbes sèches les cabris
La broutent, la broutent, sous la coupole du midi,
Sur l’essieu, sur l’essieu de ta fortune,
Tu descends à l’enfer, tu touches la lune.

Sur l’essieu, quand les chemins dispersent
Et ton tympane les roues le percent.
Avec toutes ces routes qui retroussent
Tu pousses l’essieu et l’essieu te pousse.

Sur l’essieu, sur l’essieu, à plein émoi
La vie courre derrière… Mais moi c’est moi?
Le mouvement flétrit, comme les bêtes,
Les arbres coupent ton ombre en miettes.
*

De trop grandes découvertes

De trop grandes découvertes y’en a plus.
Et moins encore pour les sans-abri.
En mi-chemin entre le rien et l’absolu
Tu restes songeur et presque ahuri.

Sur une borne de confins vois un cafard.
A ses multiples pieds résiste à peine.
Un ciel flotte triste sur vous, et blafard.
Trous de serpent, autant qu’ils sont, sont pleins.

Et où donc te fourrer et te cacher
L’étonnement de ne pas pénétrer
au coeur des choses défendues ?

Le cafard est lui-même irrésolu :
Il voit une arraignée aux yeux séchés,
Qui juste, à son long fil, s’était pendue.
*
Traduit du roumain par Tudor Miricặ.
*
Lisez l’original en roumain = http://wp.me/p1wz5y-xWhttp://wp.me/p1wz5y-xW

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Classé dans Marin Sorescu

La ballade du locataire – G. Topârceanu

 

Partent les ans, partent les mois en voyage
Et les semaines s’envolent à leur gré.
Madame, je vous rends mes hommages,
Car je prends ma valise et m’en vais !

J’ignore vers quel havre, quelle soute
Je pars avec mes souvenirs,
Quel démon m’envoie sur la route,
Quel mystère me pousse de partir.
Car je n’cherche jamais qu’un abri,
Et je suis locataire passager :
Dans le bref délai de la vie
Le décor j’ai l’envie de changer.

J’ai logé une mansarde de fortune.
Mais Madame, du haut de mon cloître,
Le jour et les nuits à la lune,
Je m’sentais dans la loge d’un théâtre :
Quand la lune luisait joaillière,
La ville me lançait un appel
De lui voir dans la bleue lumière
Son image plutôt irréelle…
Au delà du mur mitoyen,
Ensemble faisaient leur ménage
Un vieillard, un acteur et un chien.
Et plus loin, en dessous, à l’étage –
Une dame recevant des visites.
À côté un célibataire,
Sérieux et de belle conduite,
Qui était quelque part secrétaire.

De là, par une pluie tranquille,
J’ai mis dans le tram ma pagaille,
Pour rejoindre un nouveau domicile :
Le Berzeï, chez le maître Mihai.

Je revois la cour génuine à
Une treille en style passéiste…
En face logeait tante Irina,
Derrière un ex-archiviste.
L’on voyait apparaître tentant
Un recoin lumineux de maison,
Le portique à lierre grimpant
Et les fleurs souriantes de saison

En ce temps fleurissait le lilas,
Et la nuit arrivait toute tranquille.
Remplissant d’arômes le gala, —
Et avait l’archiviste une fille…
Mais j’veillais, car de ma solitude
J’étais trop souvent arraché
(L’archiviste avait l’habitude
La nuit affreusement de ronfler).
Pourtant, quand s’élevait une partie
Du rideau, j’avais l’air de rêver…

Donc je suis à nouveau reparti,
De peur de ne pas me fixer.

Images étrangères et fugaces,
Sachez que je porte dans mon cœur
Une arôme qui jamais ne s’efface,
Parfum d’un passé qui se meurt…

J’ai logé chez un oncle, le Romană,
Mais où donc n’ai-je pas habité?
Chez ’sieur Manuc, une personne
Bousquée un peu de son nez ;
Chez Madame Mary, le Regală,
Ses avances s’averèrent un échec
(M’envoya même une carte postale);
Et puis rue Unirii, chez Şbeck ;
Près d’la taverne de Sbierea, au Grand ;
Au Witing, au Tei chez Confort, —
Partout me porta l’effrayant
Pouvoir de ce même ressort.
Si ma vie reste toujours un voyage,
Les chagrins partiront de leur gré…

Madame, je vous rends mes hommages,
Car je prends ma valise et m’en vais !

*
Traduit du roumain par Tudor Miricặ
*
Lisez l’original en roumain=http://wp.me/p1wz5y-xT

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Classé dans George Topârceanu

La banlieue – Octavian Soviany

 

Ô ma banlieue pleine de mélodrames
Ô ma banlieue remplie de trucs frivoles
Ou dans le temps y’avait de panoramas
Et les voisines se tapaient de la gnôle

Dûment au cellier condimentée
/ah quel anis ! Et quel cumin sublime !/
Pis elles trompaient en chaque soirée
Avec maints hommes leurs maris légitimes

Ensuite les filles sauvages comme la savane
Montraient leur p’tit nombril en floraison
Ô ma banlieue d’amour ou la fille Jeanne
Par grand dépit elle prit de la poison

Et fortement ont pleurniché ses frères
/Puis l’un des deux en prison ils l’ont mis/
Ô ma banlieue où on sert aux compères
Le vermouth et le jus Vert de Paris

Et où pareil une sorte de Peter Schlemihl
Logé étroit au milieu suburbain
Sur son bras frêle et mince monsieur Émile
Porte son ombre comme un lourd caban

Ô ma banlieue en rêche fumée de pipe
Et aux dimanches de fêtes téméraires
Lorsque Mimi se plaint d’avoir la grippe
Morose comme un quadrige funéraire

Madame Machin est devenue bigote
Pis elle gratouille des poules le gosier
De fois une hutte s’enflamme par sa hotte
Chez Breckner casse un mec au casier

Ô ma banlieue cosmopolite racée
Dont Fischer Fritz est le grand manitou
Qui promène une renarde apprivoisée
Et les mitrons écrivent sur les gâteaux

On souhaite longue vie à des matrones
Les ménagères préparent du guilledou
Tous les bourrins ont envahi la zone
Un caramel se vend cinquante sous
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain= http://wp.me/p1wz5y-xP

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Classé dans Octavian Soviany