La ballade du locataire – G. Topârceanu

 

Partent les ans, partent les mois en voyage
Et les semaines s’envolent à leur gré.
Madame, je vous rends mes hommages,
Car je prends ma valise et m’en vais !

J’ignore vers quel havre, quelle soute
Je pars avec mes souvenirs,
Quel démon m’envoie sur la route,
Quel mystère me pousse de partir.
Car je n’cherche jamais qu’un abri,
Et je suis locataire passager :
Dans le bref délai de la vie
Le décor j’ai l’envie de changer.

J’ai logé une mansarde de fortune.
Mais Madame, du haut de mon cloître,
Le jour et les nuits à la lune,
Je m’sentais dans la loge d’un théâtre :
Quand la lune luisait joaillière,
La ville me lançait un appel
De lui voir dans la bleue lumière
Son image plutôt irréelle…
Au delà du mur mitoyen,
Ensemble faisaient leur ménage
Un vieillard, un acteur et un chien.
Et plus loin, en dessous, à l’étage –
Une dame recevant des visites.
À côté un célibataire,
Sérieux et de belle conduite,
Qui était quelque part secrétaire.

De là, par une pluie tranquille,
J’ai mis dans le tram ma pagaille,
Pour rejoindre un nouveau domicile :
Le Berzeï, chez le maître Mihai.

Je revois la cour génuine à
Une treille en style passéiste…
En face logeait tante Irina,
Derrière un ex-archiviste.
L’on voyait apparaître tentant
Un recoin lumineux de maison,
Le portique à lierre grimpant
Et les fleurs souriantes de saison

En ce temps fleurissait le lilas,
Et la nuit arrivait toute tranquille.
Remplissant d’arômes le gala, —
Et avait l’archiviste une fille…
Mais j’veillais, car de ma solitude
J’étais trop souvent arraché
(L’archiviste avait l’habitude
La nuit affreusement de ronfler).
Pourtant, quand s’élevait une partie
Du rideau, j’avais l’air de rêver…

Donc je suis à nouveau reparti,
De peur de ne pas me fixer.

Images étrangères et fugaces,
Sachez que je porte dans mon cœur
Une arôme qui jamais ne s’efface,
Parfum d’un passé qui se meurt…

J’ai logé chez un oncle, le Romană,
Mais où donc n’ai-je pas habité?
Chez ’sieur Manuc, une personne
Bousquée un peu de son nez ;
Chez Madame Mary, le Regală,
Ses avances s’averèrent un échec
(M’envoya même une carte postale);
Et puis rue Unirii, chez Şbeck ;
Près d’la taverne de Sbierea, au Grand ;
Au Witing, au Tei chez Confort, —
Partout me porta l’effrayant
Pouvoir de ce même ressort.
Si ma vie reste toujours un voyage,
Les chagrins partiront de leur gré…

Madame, je vous rends mes hommages,
Car je prends ma valise et m’en vais !

*
Traduit du roumain par Tudor Miricặ
*
Lisez l’original en roumain=http://wp.me/p1wz5y-xT

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