Archives de Catégorie: Adrian Păunescu

Le cantique du dépaysé – Adrian Păunescu

 
N’importe où serais et où iras,
Que tes péchés soient graves ou véniels
Et au salut tu crois ou ne crois pas,
Le plus mal tu l’es la veille de Noël.
 
Lorsqu’entre eux se retrouvent les étrangers
Et les chandelles allument dans leurs sapins,
Soudain tu sens ton âme saccagée,
De ton pays as un envie soudain.
 
Achète une chanson au bon marché
Et tu l’auras depuis comme étalon,
La garderas toujours à ton côté
Un Immigrant and very tragic song.
 
Il bat, le vent, bat de chez toi d’abord,
Souffle tes plaies au sel et à l’absinthe,
Il bat le vent et te renferme dehors,
Où ta famille sera depuis absente.
 
Voilà, le Jour de l’An rappelle ta maison
De ce qu’elle a de bon ou même point,
Son souvenir te fait perdre raison
Sans le tracas de te soûler avant.
 
Tu peux avoir même deux ou trois amantes
Le sais très bien, nous sommes tous pareils,
Mais une seule patrie en toi dormante
Émigrant dépareillé quand tu t’réveilles.
 
Tu vas mourir ici sans qu’on t’entende
Mais peux rêver aux choses agréables,
Que tu te fais la barbe et pars content
Là où les tiens t’attendent autour d’une table.
 
Il bat un vent rempli d’émoi alors
Et t’as à l’improviste un mal au coeur
Il bat le vent et te renferme dehors,
Où tu ne peux faire part de ta candeur.
 
C’est pas grande chose en cela, tu le sens,
Les autres se réjouissent des plats plus riches,
Mais un sentiment s’avère vif pourtant,
Que le chez toi est seul qui n’est postiche.
 
Car de leur peu les tiens ont l’habitude
Sur eux un petit bonheur d’en apporter,
Se divertir en paix et quiétude
De rire ensemble et de se griser.
 
N’importe où seras, n’importe qui,
Paraît que les souffrances te voûtèrent,
La seule chose qui te reste comme appui
C’est de tourner ta face contre la terre
 
Et de pleurer pendant que tous en fête
De par leurs rires te lancent un défi,
Et de pleurer ta grande souffrance muette
Et de pleurer le manque de ton pays.
 
*
traduit du roumain par Tudor Miricã
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-ow
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Trop tard, à Paris – Adrian Păunescu

Trop tard je suis arrivé à Paris, et trop vieux,
je n’ai eu ni la chance, ni invites, ni courage,
là où j’suis, de rester je me sens désireux
et, de mes lourdes jambes, je traîne sur le pavage.
 
N’est pour moi rien qui tienne de l’enfer du présent,
dans des grottes, maintenant, moi si j’aurais une place,
en rivière, d’un galet je ferais mon lit content,
tout voyage à Paris à mon âge me harasse.
 
Sous pâquerettes gisent trois quarts de ma génération,
que vais-je foutre ici, sans personne de vous tous?
Invalides glorieux, je vous serais compagnon,
mais absurde m’appelle cette folie qui me pousse.
 
Trop tard je suis arrivé et trop vieux, à Paris,
les souvenirs effacés, la mémoire un grand vide,
j’aurais dû le goûter, quand il fût interdit,
de n’importe quelle place, je peine ôter mon bide.
 
Et je rêve de Brancusi, de Brancusi le plus fort,
ne serais-je en retard, suite à un pire souvenir,
je guetterais à ses fenêtres, dormirais à sa porte,
pour son œuvre, au moins tant qu’en pierre m’en offrir.
 
Condamné de n’être que Roumain, par mes aïeux,
bonne nuit à jamais, éternelle Ville-Lumière
trop tard je suis arrivé à Paris, et trop vieux,
barrons nous, je m’en vais, je ferai mes adieux,
c’est trop cher de mourir en contrée étrangère.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe et Tudor Mirică
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-ka

 

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L’Antiprintemps – Adrian Păunescu

A quoi bon le printemps arrive
S’il reste autant d’hiver en nous
Que mars peut s’en aller avec tous
Ses hérons d’où il est venu
En nous l’hiver seul a la place
Nous givrons dans l’ultime gelée
En tâtonnant les trous en glace
Tel esseulé vers esseulé.
 
Et viennent depuis les contrées chaudes
Hérons de l’automne qui passa
Et qui construirent en toit des niches
Puis près de moi tu n’y es pas
Des neiges plus graves que la mort même
Etaient et sont, seront, sévères
Chez moi dans l’âme c’est la tempête
Et viennent des fous aux sports d’hiver.
 
Et neige jusqu’à bout de manche
La neige pénètre dans mon vécu
Une danse de bonshommes de neige
Qui faire d’étreintes ne peuvent plus
Chez nous l’hiver est si durable
Deux anciens malheureux amants
Reprends ta fleuraison, le printemps
Et tous tes hérons émigrants.
 
Printemps, mon passé futile
Ne viens pas, t’es inutile
Tu peux partir c’est le gel
L’hiver éternel.
 
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-jY

 

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L’Acteur – Adrian Păunescu

Oh, pauvre acteur
Oh, pauvre artiste
Tous les rôles se meurent
La vie est un théâtre triste.
 
L’acteur est sorti dans la rue,
Acheter deux tranches de saucisson,
Paré de sa plus belle tenue,
Tel Voïévode d’une nation.
 
Parmi voitures, parmi tramways
L’acteur déambulait pressé
On attendait une forte ondée
Les perruques peuvent se décoller.
 
Quand il se mit en file d’attente
En cape, sabre et écu
Subitement, la foule latente
Comme Voïévode l’a reconnu.
 
En s’écartant avec estime
La foule soumise murmura
Visant sa cape magnanime
Ô, Prince, longue vie à toi !
 
Républicains, tous dans l’ensemble
Ils découvraient un autre mode
De s’émouvoir, que bon leur semble
Porter louange au Voïévode.
 
Mais comme tomba la brusque ondée
Et eux voyaient avec stupeur
Sa vraie figure, de fard lavée
Ont dit, la mine dégoûtée
Qu’est-ce qu’on s’en fout, c’est un acteur.
 
Oh, pauvre acteur
Oh, pauvre artiste
Tous les rôles se meurent
La vie est un théâtre triste.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-3N

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Répétable Fardeau – Adrian Păunescu

Adrian Păunescu (1942 – 2011) Occultée par son accablant talent de versificateur et déclamateur, il semble assez difficile d’isoler dans ses vers la veine authentique du poète. Peut-être qu’ici, en  repenti ?  Pour le moment ?
Tant qu’on a ses parents ici bas, sur cette terre
On entend même en rêve yeux du monde qui pleurent
Si nous fûmes, ne fûmes pas, ou le sommes assez sages,
Il nous tarde de les voir quand l’on croît dans son âge.
 
Les parents ? Il n’en reste pour eux de la place
Parmi tous leurs enfants et leur propre malchance
Croix, croix vivantes, qui respirent à peine,
Ces parents qu’ont toujours un soupir comme haleine.
 
Les parents ? Que des gens qu’ont besoin d’un appoint,
Et connaissent rudement la valeur de l’argent.
S’ils sont jeunes ou pas, selon leurs papiers au gâchis,
Ça ne vaut encore rien, leurs cheveux ont blanchi
Pour qu’un jour leur enfant ait nouvel acabit,
Quel travail, quel tourment, que de nuits sans répit !
 
Même maintenant, quand j’écris comme si je l’hurlais,
Je les sais et les sens pâtissants à rebours de mon gré,
Car on ne se souvient d’eux qu’après des gros longtemps
Vieillis fils que nous sommes, aux bien plus vieils parents
Ont-ils de quoi se chauffer, est-ce qu’ils ont mal à leur foie,
S’ils ne soient déjà morts derrière leurs parois… 
Entre eux et leurs fils il n’y a qu’une meute de chiens,
Et l’ombre de plomb d’un trop quotidien pain.
 
Tant qu’on a ses parents ici bas, sur cette terre
On entend même en rêve yeux du monde qui pleurent
Car de tout ce qu’il y a, le plus dur ce n’est point
D’être enfant des parents, mais parents des enfants.
 
Yeux du monde rougis, trop de larmes pleurées
Mais pour le déluge, c’est toujours pas assez.
En avons-nous parents, en ont-ils leurs enfants ?
C’est dur de rester sur la terre des croix survivant.
 
Abaissés par les tâches et leur tête baissée,
Dans une pauvre bourgade, un village parsemé,
Ils attendent toujours comme le signe d’un ancêtre
Recevoir de leurs fils d’encourageantes lettres,
Et comme des fantômes sortent devant leurs portes
En racontant de nous comme de leurs aïeuls morts.
 
Ceux qui ont leurs parents, sont pas encore lâchés,
Ceux qui ont leurs parents ont encore un passé.
 
Nous naquirent, élevèrent jusqu’ici bien portants,
Où déjà nous avons, nous aussi, nos enfants.
Ils deviennent agaçants lorsque’ils ont tout donné,
Tu te sens de surcroît même un peu emmerdé,
Ou ne voient, ou n’entendent, ou leurs marche s’étrique,
Et il faut trop de temps qu’on leur dise et explique,
Tout bossus et voûtés, dans un rythme infernal,
Te demandent connais-tu un directeur d’hôpital.
N’est-ce pas vrai qu’il t’inonde la pitié de tout
Et plutôt de ce fait, qu’ils n’en peuvent plus ?
Tu les vois comme fardeau ils en sont conscients
Et regardent vers toi de leurs yeux suppliants…
 
Il nous reste, il nous reste peu de temps à avoir
Sur nos âmes le fardeau de ce triste purgatoire
Après quoi nous irons, sous les cieux affranchis,
Seront moins qui demandent aggripés à nos vies.
Et quand le sentirons qu’il est venu le temps,
Que nous sommes devenus un fardeau aux enfants,
Et ce n’est qu’en un triste et lointain avenir,
En attendant d’angoissantes nouvelles à venir,
Nous saurons pourquoi ils s’efforcent d’oublier,
Et ne voient aucun oeil de ce monde pleurer,
Et pourquoi n’y ait-il le déluge dans le monde,
Bien qu’il pleuve toujours, et la neige abonde,
Bien que ce monde où parents le sommes-nous devenus  
Pleure toujours aux sanglots qui ne sont retenus.
*
Traduit du roumain par Tudor Miricã
lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-3u

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