Archives de Catégorie: Florin Mugur

La danse au livre – Florin Mugur

Comment être courtaud et drôle
et la barque comme une voile de mariée
et les yeux bleus
 
et comment être vieux
et les fringues mouillées de larmes
et comment gigoter quand même heureux !
 
Sur mon lit
le vieux prince danse ivre
le livre dans ses bras.
 
Sa chemise moite ruisselle sur ses épaules
les boutons piaffent heureux –
il gigote plein d’étincelles et d’épines
 
Et qu’est-ce qui est écrit dans le livre du Vieux ? Mon
destin fatigué. Il danse lentement. Vers le soir
des petits œufs, translucides, coulent doucement de ses tifs.
 
Comme bêlement, quel balbutiement de pétales !
Il glisse mou sur une larme. Tiens, il s’agrippe
au livre qui tremble oisivement dans ses bras.
 
Et je n’ai plus peur et je n’ai plus peur.
Comme il est tendre ! Ma tête triste et forcée
s’enhardit de rigoler.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

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Questions du soir – Florin Mugur

Et à quoi bon l’honneur et à quoi bon l’on
ferme la boîte sur ton courage pointu
à quoi bon le ciel ras qui tue
vu au dessus de la plaisanterie fine – à quoi bon
*
et à quel futur et quel aloi
à quel envol d’hanneton au jappe des chiens ?
Les fourmis ont déjà grimpé sur toi
ardentes, chandelles entre leurs mains.
*
À quel désordre, à quel vieilli demain
que confondu t’efforces de le révéler
comme si le prince un livre à la main
le livre brûle et personne ne risque d’en toucher
*
comme s’il ne serait-ce pas la dernière boîte
sauvage déjà dans la fumée aigrie
comme si les pierres du ciel, comme si la faute
de la faiblesse s’effaceraient, comme si
*
tu parlerais, t’auras encore la chance de te sauver
comme s’il aurait encore espoirs, comme si
la couleur du sang de n’importe qui pourrait changer
en te voyant mourir, comme si
*
en appelant fragments de créatures divines
hélant stupide des noms d’étoiles et chiens
tu ne verras plus le convoi des fourmis malignes
luisantes, noires, rouges, chandelles entre leurs mains.
*
du volume Le portrait d’un inconnu
Cartea Românească, 1980
traduit du roumain par Tudor Miricã

*

lisez l’original en roumain :

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Cavalerie Rouge – Florin Mugur

renvoi à l’oeuvre du célèbre écrivain soviétique 
Isaac Babel, à sa vie et sa mort tragique
*
Hé, où est-elle la Cavalerie rouge ?
Où sont les p’tits saints aux lunettes?
Les Gardes blanches de la jouvence bougent
pistolet froussard et pain à leur chevet.
*
Étés, automnes géniaux ils sont partis en culbutant
dans le ravin de petits poètes mouchards-martyrs.
L’adolescent crie hourra et ses parents
le giflent : ils vont te fusiller, tu vas mourir.
*
Dans la salle des petites kermesses la furie assise
aux yeux purs, offre des grenades pour les serfs –
geôles s’effondrent et des geôles l’on hisse
dans la sacrée vallée des crises de nerfs.
*
La furie blanche tel neige des charognes
les coqs se débattant la gorge sous le couteau
des coqs, des coqs, mon armée en besogne
agonisant aux Cours du vieux bourreau.
*
Sous les boutiques à cannelle
y’a la poudre brune à canon
une bombe souple comme une demoiselle
dans le salon de thé odeur chiffons.
*
Rien ne va plus et les candides
marchands s’éteignent perplexes au cachots.
En se rongeant abouliques leurs brides
et hoquetant leur faim trépassent gris bardots.
*
Yeux des mâtins glissants comme une lavine
guettent les noces d’un mort sans l’au-delà
Cachemire ? Cotonnade ? Crêpe de Chine ?
Mitrailleuse dans un hallier de beaux lilas.
*
Une balle au coeur, en vieux fauteuils ne bougent
plus les dieux de la bourgade, crasseux, biais.
Hé, où est-elle la Cavalerie rouge ?
Hé, ses p’tits saints aux lunettes épais !
*
Vous rappelez-vous encore l’été infâme?
L’enfance a pris fin. Maintenant
en bégayant un autre nom l’on clame
syllabes noires, grosses balles détonnant.
*
La Dame Clio ricane en pénombres.
Quelle orgueilleuse bourgade suicidaire.
Les dénonciateurs préparent dans l’ombre
les feuilles pour les travaux printaniers.
*
Une joyeuse crise de liberté en faux.
De bible vieux mendiants, sans repentir
fourrent leurs pattes au roupillon des généraux.
(T’es p’tit, ils vont te fusiller, tu vas mourir.)
*
Sur une bible de roquets elle gît, leur cible
pleine de crocs, de baves mièvres, poils.
Et le cri : nous écrirons une autre bible,
endiablée, juste, à rebours.
*
Je les croyais, les crois toujours, magnanime
triste, de tant de questions j’en ai assez
les yeux rongés des vérités comme par une lime
les yeux vidés, rougis de tant de vérité.
*
traduit du roumain par Tudor Miricã
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Mélodie – Florin Mugur

Au cheveux jusqu’aux talons les seings coriaces
de ces temps vieux et géniaux –
chaque nom comme une bataille
de gens dorés et d’animaux –
la résolution ! l’honneur! les volte-face !
quelles volutes dans leur danse ! quels blonds épis
ma Bible est pleine de leurs noms, pleine
de poils, de boucles rêches, de rudes soucis
se tortillant sur la tempe des mots, des haleines
hâbleuses, incertains visages –
ô, les superbes mégalomanes des visions
mes ancêtres, prophètes ignares et mages.
Les livres se hérissent et rengorgent
longuement beuglent les troupeaux, partout
des pâtres vieux, la tête blême
écrivent mane, tekel , fares sur le ciel – et en dessous
ils signent et le bétail les suit
sur le chemin tortueux, par les chardons
ânes, béliers, moutons blonds, amples troupeaux
de boucles et de houppes, de longues signatures.

*

traduit du roumain par Tudor Miricã

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Interview – Florin MUGUR

(1934 – 1991)
poète et essayiste roumain de souche juive dont
l’existence fut partagée entre le bonheur d’écrire
et l’angoisse de l’inadaptabilité.
 
***
Interview
Et de la poésie qu’est-ce que tu en penses
me demande quelqu’un. Sais pas. Tu vois
je mange de moins en moins des griottes
je monte péniblement les escaliers – et pourtant
ce sont les mêmes. T’en fais pas, dit-il
tout ce que tu touches devient poésie.
Tu parles ! Elle l’était ainsi.
Et parce que tu me l’as rappelé, tiens c’est le
moment de ne plus toucher à rien –
*
je garde mes mains tremblantes en l’air
éloignées de moi
comme si elles auraient la maladie des enfants
et arrête de me dire
que l’air les embrasse –
personne ne les embrasse
*
ni même le beau diable
ne les embrasse plus
ni la mère du diable, la pauvre.
***

du volume Le portrait d’un inconnu
Cartea Românească, 1980
traduit du roumain par Tudor Miricã

*

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