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Le marchand de sabres – Ilie Constantin

I
Dans une bourgade oubliée par les auspices
Vivait jadis un homme bizarre, un mal-aimé,
Qu’affreusement le rappelaient les maléfices
Et des soupçons affreux le contournaient.
 
Marchand de sabres et poignards,
Un ahuri, un étranger pour tous, un isolé,
Il avançait par les grabuges de bazar
Ses traces par son léger chausson cachées.
 
A son visage tourné envers l’oubli,
Sans un regard, il naviguait en soi,
Comme s’il écouterait sans un répit
S’articuler la même pensée par milles voix.
 
Au début fut-il recherché et suivi
Pour son négoce, marché intarissable,
Car tout autour la ville inassouvie
Lui demandait le rictus de ses sabres.
 
Des baroudeurs périrent tailladés,
Les fils des morts grandirent à leur temps.
Seul lui, l’homme au regard biais
Restait le même parmi les changements.
 
De son âge stable, insolite, à sursis,
Un sorte de crainte apparut dans l’air,
En convoitant de s’élargir comme si
Le temps tentait furtif à s’éloigner.
 
Ils maudissaient son être, sans la doute
Du moindre signe de la vieillesse, car
Le soupçonnaient de longue date qu’il goûte
De ces fruits qui poussent nulle part.
 
Laquelle pourrait-elle être cette pitance
Qui l’éternisait, sinon les longues années
Restées des jeunes vies dont l’innocence
À sa propre vie fut ajoutée ?
 
…Entre les panoplies veilla l’marchand
Se rappelant de son étrange destinée.
Le passé s’enchevêtrait à son présent
Lui-même se soupçonnant un étranger.
 
II
Quand se rétrécissait de musulmans Byzance
En saints passant ses peurs, et en statues,
Lui, jeune esclave, s’étonnait de l’aisance
Dont la chaîne rouillait sur sa cheville nue.
 
Manquant d’armoiries il ne se révolta
Jamais sa voix ne retentit des fonds des caves,
C’est ainsi qu’ils l’oublièrent en son état
Ses geôliers, le vieil-jeune esclave.
 
Un fois, quand il vaguait à l’aventure
Par creux de mine, comme un revenant,
Il parvenait sous les étoiles mûres
Sur les rochers s’évanouit en respirant.
 
Quand le soleil les cils lui caressa
De ses fraîches rayons, il s’éveillait,
La vieille chaîne doucement se desserra
Et sa première journée de liberté surgissait !
 
Dans une rivière s’attarda en se baignant
De son trop jeune corps épouvanté,
Sentait sous la peau lisse se débattant
Les rythmes vifs du sang qui circulait.
 
Mais pourquoi c’était lui qui fut choisi,
Et par qui ?, en recevant un fort
Chapelet de vies, parmi des autres vies
Qui passent vite entre naissance et mort ?
 
Il était beau. Aima. Lui fut retourné
L’amour partout, et de surcroît.
Sa vie, d’une toute éternité tissée
Plongea dans ces amours, en désarroi.
 
Mais les années sur les amours passèrent,
Les femmes aimées fondirent au néant
Et connaissait déjà les coups d’colère
Que lui jetaient ses propres vieux enfants.
 
III
Alors vers un autre peuple s’évada.
Une langue inconnue lui sonna en ouïe
Parait qu’une neuve vie à l’autre succéda
Comme agencée par les syllabes inouïes.
 
Lui fut facile de réapprendre la tendresse
La bouche d’une autre femme l’enseignant
Et il pria, tout oublié par la vieillesse
Les nouveaux fils autour de lui en grisonnant.
 
Abandonné de tant de fois à soi
Au bout de tant de cycles, attristé,
Lui, sa jeunesse comme un émoi
Se la cachait, par le chagrin miné.
 
Rien ne arrivait plus de l’enchanter
Parmi les gens en se cachant la mine,
Sentait un sauvage désir de s’enfoncer
Jusqu’à poignée, un sabre dans la poitrine.
 
Mais il craindrait sa propre convenance
Comme une cuirasse empruntée.
Dans son corps épargné par la souffrance
Gisait, comme dans une autre mine, muet.
 
*
traduit du roumain par Tudor Miricã.
lisez l’original en roumain :

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Ephémérides et statues vivantes – Ilie Constantin

Habitué à moi-même depuis le temps
Je donne mon rythme à la planète fugace.
Mais comme personne ne l’accèpte il revient
Sur mon bras, comme un faucon de chasse.
 
Intime longtemps au propre battemment
Du coeur me semble qu’il serait égal
À l’étalon secret se contournant
La Terre en éternelle marche orbitale.
 
Grands cercles imparfaits, comme de craie,
Sont mes années qu’attendent les promesses
Et leur ligne tortueuse me le répète assez
Que le monde est différence de vitesses.
 
La neige, la feuille, la tour d’une cité,
De même paisible gravitation
Gibier, s’écroulent aveugle aliénées
Dans un vacarme choral d’accélérations.
 
Je me trouverai vieilli, tels centenaires
Du Caucase, au seuil d’une journée active
Vécue au rythme des fourmis, sur aires
Entrecroisées, fébriles, productives.
 
L’absurde cycle des éphémérides
Nées à l’aube, à la première étoile occises,
M’offre l’idée d’une rencontre lucide
Avec une humanité d’abysses.
 
Comment pourrions-nous à ces hommes-rayons
Les parler, dans leur monde profond,
Quand changeront par phrases générations
Tout en s’efforçant de nous répondre ?
 
Nous-mêmes, ceux sabrés par les Parques
Trop prématurément , si des somnolentes
Étoiles il surviendrait qu’on nous débarque
Statues aux gestes érodés et lents,
 
Comment leurs parlerions-nous ?
Mais leurs parlerions-nous ? Rapides
Les millénaires les veilleraient latent
 
Comme passent à côté des pyramides
Peuples, races, sables, le Temps.
*
traduit du roumain par Tudor Miricã.
lisez l’original en roumain :

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Terreur d’enfant – Ilie Constantin

Tu reviens encore, terreur d’enfant,
Menace froide de l’obscurité,
Les murs ont le tissu rare et mouvant,
Par où de redoutables formes peuvent passer.

Croissantes ténèbres laissent aux absences
Contour de solitude – comme une mante
Dont le pan-ombre glisse en silence
Sur des vides tanières béantes.

Y sont des grandes fauves vibrantes par attente
Et patients serpents, ceints en maillons,
Même mes chiens qu’attendent à me vendre
À cette bestiale conjuration.

Et surtout sont celles-sans-visages,
Projections des êtres jamais nés,
Tout ce que ne peut pas exister, des orages
S’agencent comme pour me les montrer.

Oh, jeu des nerfs fiévreux aux nerves
Exténuées !
La lumière subite
Heurtant comme la lance de Minerve
Les formes apparentes qui palpitent ;

Au rythme de coeur encore pulsant
Sous le plancher suintent, déjà confuses,
Comme arrachées de leur milieu vivant
D’en mer fondent sur le bord méduses.

(1967)

*
traduit du roumain par Tudor Miricã
*
lire l’original en roumain :

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L’Architecte – Ilie Constantin

Né à Bucarest en 1939, il habite depuis 1973 en France.
Il a acquis un doctorat ès lettres à Paris.
Mais, avant d’être docteur, il fut poète et prosateur...
 
Du volume Annonciation, Bucarest 1968.
*
Le tourbillon du temps sécha la mare
Et de muraille un vieil écrit sortit :
„Aux dieux de la mer voue le phare
Le fils de Dexiphrane, Sosthrate de Cnide…”
 
Bourbe lassée de ses gloires anciennes
Portait le Nile doré envers la mer
Mais l’éternité lui veillèrent les Hellènes
En tout-autours, jusqu’au désert.

Défiée par les mâts au voile lisse
Frappée par avirons sous le vent mort,
La mer parlait la langue de Ulysse
De tous les horizons vers tous les ports.

En ivoire, pourpre et palissandre,
Accrue par l’or,  protégée par dés
La ville la plus chère d’Alexandre
S’élevait, au temps des Ptolémées.

Et une nuit, génie parmi étoiles
À l’oeil clair et vif le premier des phars,
En dévoilant les rocs, illumina les voiles,
Quêté en vain par des furieux éclairs.

Ô, comme la tour s’érigea sans hâte,
Longtemps remise, comme en Égypte sont tous,
Et sa crête montât toute triomphante
Comme le plus démésuré eucalyptus.

Humbles la regardaient les navires
Lui touchant cheville de l’ombre de leur fargue,
Et la nuit, depuis soixante-dix milles
Elle les protégeait des coups de vent largues.

À l’aube quand le soleil salé par ondes
Éteignait le feu veillé le haut du tour
Le marbre prenait feu : un second
Soleil brillait sur les encore paisibles alentours.

Finalement, le Phyladelphe, superbe
Vint pour voir son nom, fort encroûté
Aux lettres géantes par les orfèvres
Sur la face du tour côté palais.

C’était le plus durable des triomphes
D’un nom ! Un bref regard comme un répit
Posa le vieil roi, guetté acompte
De l’immortalité de son écrit.

(1967)

traduit du roumain par Tudor Miricã*

lire l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-13

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