Archives de Catégorie: Leonid Dimov

Poème des essences – Leonid Dimov

 

Passaient les heures, et les nuages, les mamelouks
Et j’ai rêvé de mes babouches perdues au souk…
Même si je savais depuis mon oisive jeunesse
Que le discursif, l’ironie, les images d’allégresse
N’ont pas leur place dans des cadences :
La poésie va aux essences.
Mais moi, un écolier, tête de pioche,
J’avais égaré – en salles ou couloir – mes babouches
Et je les cherchais, pendant le cours de physique,
Même si on me reprochait mon absence métaphysique,
Par tous les autres versificateurs de la cité,
Comme quoi j’errais parmi les ronces, en évitant les pavés.
Je cherchais donc, mes babouches bleues chéries
Par-dessous les bancs, la cathèdre, la casquetterie
(En clair le rang de casquettes dans leurs patères,
S’il m’est permis que je gère
Le pouvoir de donner au mot une raison
Autre que celle offerte à la consommation),
On sait qu’à partir d’une certaine ancienneté
On peut chercher un bouton toute une éternité,
Qu’on peut au petit hasard appeler Untel,
Pour qu’il lance un rayon du bougeoir au ciel
Et redonner au paradis une touche
Tout en cherchant ses babouches,
De nuit en vastes salles de marbre polychrome,
Terrorisé en routes qui ne mènent à Rome,
Qu’on peut cueillir chaque jour à son gré
Quelque boule ou quelque galet,
Tel que fit icelui de postal facteur
(Qui du nom d’une pièce d’échecs fut porteur)
Ramenant aux bourgeois le câble ou la quittance
Bâtit un palais qui laissa bouche bée toute la France.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain = http://wp.me/p1wz5y-yd

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Achats – Leonid Dimov

 
 
Il me semblait, le souvenir est tellement clair
Que j’étais dans un grand magasin alimentaire
Saturé de byzantines effluves :
Vanille, cannelle, olives.
Un magasin comme une cité autour
Mais perdu dans le clair-obscur.
Palpitaient de temps en temps des lumières
Venant du rayon des denrées étrangères
Vers les boutiques secondaires
Avec du linge et des lampadaires quand, a travers la vitre
souillée,
Je t’ai vue mélanger une sorte de pâtée,
Pour assaisonner les harengs ou maquereaux
Et soudainement je suis tombé amoureux.
 
Alors tu as souri avec les paupières,
Tu as touché des soupapes légères,
Tu as rangé les boites de conserves de goujon,
Tu as secoué tes mèches, essuyé tes mains au blouson
Et devant moi tu es venue.
 
T’étais petite, le regard un peu embu,
Tu te tenais, pieds nus et toute rose,
Comme dans les photos d’enfance on gardait la pose
Et tu m’as dit que même si pour moi seul vivais
Dans des chambres, magasins, ou tramways,
Il ne sera rien de pareil, jamais
Car mon être entier était changé
Et peut-être il ne te reste souvenance
Des temps heureux vécus à l’Assistance
La façon dont ensemble on se gaussait
En sortant nos doigts de la couette matelassée.
 
Alors vers les manufactures je me suis tourné
Et acheter plein de choses j’ai commencé
Sans aucun choix, sans logique,
En souvenir des saisons devenues épiques.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-rP

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Deux poèmes de Leonid Dimov

 
Oh, les sentiers vers des troncs de cône
Des transformateurs en béton
Scellées en tubes vides d’obus
Tango d’un phonographe de Santa Cruz,
Enlève cet animal de mon pantalon
Et glisse jusqu’en bas, sur le perron
Perron étrange
Où apparut soudain le type orange,
Le même que celui qui jadis dans les fourbis
Nous regardait depuis les émaux polis,
Ouvre ta pelisse, sort tes nichons,
Sur les cigognes, les outardes, flamands, dindons,
Sur d’autres oiseaux, avec d’autres plumages
Migrant des deltas des lointains rivages,
Car se trouvera untel pour dire là-haut
Le décharme qui convient – en un seul mot,
Untel sans figure, untel sans composant
Presque militaire, allergique, malvoyant,
Untel descendu sur des ailes molles
Dans des vêpres sorties des geôles.
Oh, les sentiers vers des troncs de cône
Des transformateurs en béton
Phosphorylant sur les cimes, en nuits iodées
Lanterne d’une rame sur une voie ferrée.
Dans le noir défraîchi et altier
On entend les trompettes en papier
Achetées dans des braderies
Regarde-nous comme nous sommes jolis
Dans la vitrine du photographe de quartier,
Avoisinant le boucher, la fille du pope, le bijoutier,
Comme nous sommes d’accord, même si en froid
Sous l’ampoule de 1000 watts, là
En haut à droite –
Nous regardant béates
Les filles nous apportent des bricoles
Pour signature leurs carnets d’école,
Tiens voilà aussi la vieille mémé
Qui cet hiver est morte gelée,
(Sans avoir d’autre sujet sous la main
Le photographe l’a prise en photo, serein),
Voilà cet enfant avec un ballon,
Voilà le commerçant en faillite, Million,
Comme s’il se posait une voûte de vigne
Au-dessus de tout le monde en vitrine
En habits quadrillés avec des boutons en écaille –
Et je sens le funèbre mais aussi la ripaille.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-fc

 

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Rêve avec bouffon – Leonid Dimov

Dans le lait de cette matinée sage
Dans la ville climatique avec des beaux alpages
Bizarrement les gâteaux dans la vitrine explosèrent.
Je dis bizarrement car seulement s’évanouissaient en un globe de lumière
A leur couleur foncée
Pour les gâteaux chocolatés,
Rose, avec des paillettes de braise
Pour les gâteaux à la fraise,
Vert clair et jaune une tâche
Pour les gâteaux à la pistache
Et ainsi de suite, comme tel.
Moi je pensais, bien sûr, au repos éternel
Quand entra carillonnant, sur des roulettes,
Le bouffon d’un roi mort avant la quête,
Mort instamment
Dans son plaisir , par un siècle peint à la chaux , flottant.
Mais trêve de blagues. Etait
Notre bouffon que du tissus velouté
Et par devant et par derrière,
Un renard en haillons avec la queue légère.
Se mouvait sans raison, existait sans problème
Etait – si vous voulez – une pensée sereine.
Tous faisaient semblant ne pas avoir de la peine
Quand il faisait des grimaces, de ne pas voir
Qu’il saupoudrait les cuillères de poudre du trottoir …
Là j’ai commencé à manger goulûment
Des millefeuilles, des baklavas, des sarments,
Je ressentais autour des humides museaux,
En m’empiffrant de macarons, de gâteaux
Et je grandissais, gonflant comme une montgolfière
En doux bubons et diabète sévère,
Là-bas dans les montagnes clairs à l’aube dorée
Dans la confiserie assis à une table carrée.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-f4

 

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Décor – Leonid Dimov

A midi entre demain et hier,
sans limites va le verger de pommiers,
les pommiers aux troncs opalescents
en brumes enfoncés, en rangs divergents.
Rien entre eux que du midi qui passe
Et des scarabées roses qui chassent.
Rien, que des pommiers, sans fin,
Dans le verger entre hier et demain,
Seulement à des écarts définis,
Des écrans avec de Laurels et Hardys.
A savoir qu’entre ces pommiers pareils
Se trouve un en acier, sans sommeil,
Aux feuilles figées et ternes,
D’un nom latin qui finisse en quern,
Vous le devinez, bien sûr, par la science
des parents : c’est l’arbre de la connaissance.
Voilà, le serpent sur une branche enroulé
Entre Adam et son Eve hébétée :
Vous savez ce qui après se passera :
Le péché originaire elle accomplira,
Prenant par la main son Adam
Le promènera en ville, sur le macadam,
Des millénaires ternes en verte pierre.
Le serpent percera la terre jusqu’en enfer,
Les chérubins dès les aurores jusqu’au coucher
Garderont l’entrée et la solitude du verger
Avec ses pommiers en files bien rangées,
Sans brises, sans chanteurs, sans idées,
Avec, seulement, cette pomme mordue,
Pourrissant à jamais sur la glaise crue.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-eQ

 

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