Archives de Catégorie: Liviu Ofileanu

Deux poèmes – Liviu Ofileanu

séjour méditerranéen
 
un bureau des années 70 – imitation chêne laqué noir,
noir brillant tel l’ébène des pompes funèbres
dont le poli induit la fausse impression
que le mort est plein de vie ou il avait clamsé heureux.
le bureau longe un lit d’appoint
la commode encastrée dans le mur de la chambre qui sent le moisi
un relent si fort que la fourrure du chat le portait aux voisins.
en fait c’était un placard avec peu d’habits bon marché
et le lit pouvait être mis en place en 10 secondes
et caché sous les pieds de la table tel un objet inquiétant.
 
les murs ont été repeints plusieurs fois
et les couches masquées du papier peint lilas
que le docteur vietnamien
clément vu ngoc, ne voulait changer sous aucun prétexte :
c’est la seule chose que ma femme laissa intacte
après m’avoir quitté (…) enfin, plusieurs fourbis,
c’est Toi qui nettoies et je t’épargne un mois de loyer.
 
plus de 40 ans auparavant,
dans cette maison provençale à véranda et volets,
sise 25, rue chemin grange neuve impasse des jonquières
une famille vietnamienne s’est réfugiée devant la grande bagarre :
le docteur ne boit du coca-cola ne fume des kent non plus.
si je fus la moitié d’une année charpentier*/
j’ai lu les poètes décadents en original
et secoué par des frissons d’admiration je m’assoupissais tout habillé
alors le docteur éteignait la lumière sans me réveiller
j’entendais ses pas étouffés dans le couloir moisi
et sa respiration retenue pour ne pas faire de bruit
pour se perdre ensuite en son caveau à l’étage,
pièce où il ne m’a jamais invité,
mais m’a fait des excuses pour cela me tirant les vers du nez
m’incitant de la visiter en son absence.
 
le soleil, la pluie et le lierre grimpant sur le bord de la fenêtre
me produisaient la nature dont je ne pouvais me réjouir,
et le docteur invitait toute sorte de collègues pour leur dire :
Lui parle français avec un accent allemand
Moi parle anglais mais Lui ne supporte l’anglais …
tout l’été j’ai pensé que le lointain ne guérit aucunement,
tel un fantôme la vie et ses gens suivent tes pas.
 
un soir j’ai fondu en larmes,
j’ai pleuré bêtement sans aucun motif
comme à la mort de maman quand je ne pouvais pas me soûler,
les yeux rentres dans les orbites et délirant au miroir
définissant un motif pendant que je chialais –
à 5 ans je me suis perdu en ville
(un souvenir qui ne me quittera nulle part)
et comme j’avais oublié le chemin du retour,
j’agrippais la veste d’un type : où est ma rue,
là le mec secouait la tête enfants-enfants-parents-parents
et me sortait une monnaie de 3 sous
car Il me croyait mendier mais Moi les prenais car j’avais faim
et le bistrot du marché était ouvert dès 10 heures.
 
c’est là que papa m’envoyait remplir son bidon de gasoil :
tu verses avec cet entonnoir quatre chopes l’une après l’autre
et Moi je versais les chopes dans le col noir du bidon, tel qu’il dit,
l’une après l’autre, pareil qu’à son enterrement – l’une après l’autre
et prenais le raccourci avec trois bières dans le bidon,
avec une gaufre mangée dans le hall des escaliers,
où tu traînais, marmot, pan-pan deux soufflets.
mais jamais il ne remarqua l’avoir trompé d’une bière …
*
*/ en français dans le texte
*
Aria Broca
toute ma vie j’ai rêvé d’une maison en bord de mer –
mon père servit dans l’armée à constanţa */
et il nous aurait emmené tous – maman, moi et mon frère
voir la Mer Noire par temps d’orage,
et ces oiseaux qui ne mouillent pas leurs plumes
sauf quand ils pêchent dans les eaux profondes.
 
jamais il n’est arrivé ;
mais Moi je suis resté avec sa nostalgie
et l’obsession d’installer à mon tour la famille sur un rivage de sable,
ériger une maison simple,
en torchis et glaise,
une maison allongée avec son museau reniflant les lèvres de la mer
comme une caboche de cheval roulant le jaune de mon avenir
 
et la pleine lune attire plus que jamais
des couples antinomiques, clowns et majorettes
le sang arrêté pour les applaudissements payés
et le temps entre jeu et désir expire au premier baiser,
le cher radis fané de l’amour.
il fallait savoir que le poème qui a noyé le poisson
parle en premier de toi
puis de toi et finalement de toi,
dans une conjugaison étonnamment réelle
initiée avec chaque regard laissé en gage midi à sa porte.
 
il allait être au courant des truismes secs et valeureux par répétition
avec la philosophie du doute et de l’indolence,
la fumée de piment entrée par la fenêtre des jours perdus,
et l’évidence que chaque livre mis dans le mur entre toi et la mort
t’oblige à faire un pas en arrière –
reculer vers la métisse collée à ton ombre.
il fallait s’y attendre d’être hors service
Dieu déambule chaque soir avec la gueule du père
pur qu’il ne soit pas vu à la hauteur de la taille humaine
ivre mort à quatre pattes,
il fallait savoir que même les putes cantonnées dans des parkings routiers
sont devant les synodes de prêtres arrivés au paradis en 1ère classe,
elles sont toutes sur Ses genoux,
prêtes à lui peigner les boucles de la barbe / L’encenser de nouveau.
 
mais cela ne m’a jamais réussi ;
par contre mon cœur bat un rythme sourd et monotone,
comme si les vagues l’ont pénétré avec la première tendresse du parent.
même quand je suis au jardin à écouter dans la mousse des casques
comme un pilote d’hélico un ordre d’en haut
je vois la mer me couvrant les épaules de son drapeau bleu
et les mains qui se noient
dans la pluie ramassée dans des trous de sabot.
il fallait s’y attendre qu’une araignée ne se pose au milieu de sa toile
que très rarement
quand la fatigue de marcher lui lie des cailloux à chaque pied
quand les fils s’arrachent plus souvent
et le rideau de soie ne peut plus l’abriter du rayon impitoyable
du soleil du midi.
*
*/ constanţa – ville portuaire et touristique sur le bord de la Mer Noire.
 
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez les originaux en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-g6

 
Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Liviu Ofileanu