Archives de Catégorie: Mircea Ivănescu

Allégorie – Mircea Ivặnescu

et pourtant je me souviens – une fois comme ce matin
je fus dans une ville inconnue jusque lors – me promener
dans une rue, en quelconque banlieue, lieu de cœur ramené
d’une cachette, comme un chat effrayé – et là dans le crachin

d’hiver aux brumes incertaines, je me tenais debout
à une table haute, et je fis mes comptes intimes. (elle
en ce moment n’existait pas en tant que telle).
dehors dans le grésil, mauvais et partout,

une connue depuis toujours, stérilité. Je me disais,
je ne dépasserai plus jamais ce lieu-là,
aux tables hautes, aux gens inconnus, qui même pas

ne me prennent en compte – et vraiment, je devrais
constater plus tard que cela pourrait être vérité.
Elle-même, tout en étant ici, semble ne pas exister.

*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain = http://wp.me/p1wz5y-xI

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Quatre poèmes de Mircea Ivănescu

 
 
Mots, mots, mots…
 
Il faut choisir les mots soigneusement
Les mots laissent des traces – tu te rappelles
plus tard d’elles – aussi comme les pas restent dans la neige,
il faut choisir les mots (mais quelque fois il est si facile
de savoir poser les mots les uns à côté des autres
pour dire quelque chose qui ne se superpose plus
exactement sur ce que tu sais vraiment
que c’est en toi, que tu sens.
n’importe qui peut faire des mots les uns après les autres,
n’importe qui peut parler – ce n’est pas ça
le principal – il fallait peut-être choisir
justement les mots qui ne disent pas trop).
et après, chacun de ces mots
comme des traces dans la neige…
*
 
Amour flou
 
tomber amoureux alors, après tout, de la neige
savoir à vrai dire qu’il s’agit d’un amour, où prendra fin
dans quelques semaines sa présence, et presque une année
après tu devras attendre, au long des jours chauds,
ou par les nuits froides, ou par la brume, mais sans qu’elle
t’apparaisse devant, sous tes pas, sur tes mains, ou sur
ton visage, toutes ces journées. (comme dans l’adolescence,
quand une fois tu lisais que la meilleure façon de supporter son
indifférence c’est de te l’imaginer partie. seulement que maintenant
tu ne te l’imagines pas absente. tu sais que rien – comme dans une mort –
ne peut pas te l’apporter maintenant, ici. c’est comme une mort).
et sans en penser, en sachant
qu’il sera possible que jusqu’au prochain hiver ne plus l’aimer,
la neige. et alors ? il faut l’aimer ces journées brèves,
humides, et sales, où la brume – l’on dit cela – mange la neige,
 
et la neige est comme une femme malade – et tu l’aimes –
et sache – sans en penser – qu’elle finira.
*
 
Feuilles
 
je voudrais m’asseoir sur le bord du trottoir,
attendre qu’il fasse nuit au bout de la rue – ma
solitude actuelle a encore
quelque chose d’identique à celle de mon enfance,
quand je ne savais que passe pour toujours
le temps ? on ne peut racheter
avec rien ce temps révolu ? il ne me reste
en vérité aucun geste, même assis
dans la rue, la tête dans les mains ?
et la lumière, qui se dissipe sur les objets,
et les objets se font feuilles,
et se font feuilles.
 
 
Myopie
 
le soir elle me dit – aujourd’hui elle m’a lu dans le marc
suzanne même, elle me racontait comme il me court après un homme
les yeux ronds, les yeux saillants – puisse cela dire
que c’est un homme à lunettes ? (moi j’enlève prestement
mes lentilles de mon nez et leur souffle dessus
pour chasser les tentations) mais après –
disait la suzanne (c’est elle qui continue de parler)
il y aura un tournant et t’échappes – c’est ce que je craignais aussi,
rajoutait-elle pensive, vue sans lunettes
sa figure fait semblant d’être – je pense avoir écrit il y a longtemps
que mes liaisons avec le temps sont comme la fuite
d’un fou qui veut s’attraper
lui-même – et il y a toujours un tournant,
ensuite je remets mes lunettes et tout redevient normal.
*
 
traduit du roumain par
Tudor Mirică (Mots, mots, mots … ; Amour flou)
et Cindrel Lupe (Feuilles ; Myopie)
*
 
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-tF

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Deux poésies – Mircea Ivănescu

Pâles étoiles

 

il y a tant d’années qu’il a écrit une nouvelle qui parle
d’une fille aux allures tranquilles – il l’accompagnait
la nuit chez elle sur le très large boulevard, si large
qu’en pleine ville, on voyait les étoiles au-dessus – (elles les
étoiles se retournaient – lui disait – tiens, aldébaran et si elle lui demandait
laquelle de tous ces éclairs était aldébaran
il répondait – n’importe. je crois qu’elle se taisait beaucoup.
des années plus tard ils m’ont dit que cette fille
dans la nouvelle était un être réel – et qui, justement,
était morte d’un cancer. par ailleurs j’avais su
que son récit n’était qu’une transcription. je crois
qu’il a voulu l’aimer). trop de temps
s’est écoulé depuis. maintenant, c’est un matin de pluie
sale, parmi ces maisons hautes et grises –
et je passe devant l’entrée de la demeure où lui, une nuit,
il y a une vie, lui baisa la main. il mourut
très vite après – elle, des années plus tard.
et je marche maintenant dans cette rue.

 

*

 

la nappe

 

la vie comme une nappe – voilà, nous sommes assis
et si on lève les yeux nous pourrions penser
qu’on voit à travers la brume déteinte qui s’insinue peu à peu
du dehors, ses cheveux – et après avoir regardé
pendant quelque temps le temps figé tout rond
dans le cercle d’en face, ses cheveux nous paraissent
tout aussi lumineux, que c’est beau,
rester à une table – de travail – et savoir
qu’on peut des fois lever le regard, et tu verras
la luminescence prenant la forme de l’être, qui juste
un instant, se tiendrait devant toi, mais la nappe
que si rarement, las, tu quittes du regard,
elle est le plan, la vie – (le plan, voire la table
des cartes, où on t’a marqué le chemin). et ton chemin
vers ce feu à la fumée continue, dont tu avais peur,
serpente son accomplissement – et sur la nappe
des cernes, traces de sel, lumière déteinte
et cet immense foisonnement du silence qui s’assoit
sur les yeux, les oreilles.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez les originaux en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-gT

 

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Hommage à Mircea Ivănescu (1931- 21.07.2011)

Mais il y a aussi des vrais souvenirs
 *
Moi même j’ai porté une fois un souvenir
dans mes mains, le serrant avec soin, pour qu’il ne s’échappe.
(il avait déjà glissé une fois – et avait roulé boulé
par terre. je l’ai bien essuyé, avec la manche de ma veste
je n’ai pas eu peur. mes souvenirs sont des balles –
ils ne cassent jamais. seulement s’ils m’échappent
des mains, ils peuvent dégringoler très loin –
et j’ai la flemme de leur courir encore après, ou même
m’étendre à mon bord, laisser ma main
s’allonger en bas de plus en plus, en pourchassant le souvenir.
vaut mieux que je prenne un autre. lui aussi pourrait être faux.)
moi même j’ai porté, donc, une fois un souvenir
dans mes bras – (et je pensais, en ricanant
mauvais, au livre célèbre où, je ne sais plus qui
portait sa propre tête à travers l’enfer, en s’éclairant
la route). et quoi donc ce n’est pas pareil ?
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-c1

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