Archives de Catégorie: Nicolae Labiş

François Villon – Nicolae Labiş

Nain au sourire tragique, en toi chaque fois je puise,
Quand la fatigue arrive, un cordial ravivant –
Dans le feu de ta plume au bec leste qui s’aguise
Dans la cruelle révolte du sabre pendu au flanc.
Sur tes lèvres coulèrent le vin et chant en vagues
Rempli d’une impatience joyeuse et époquale,
Plus riche qu’un madrigal taillé par ton rival
D’un froid brillant, en noces, sur un verre bancal !
Sous les cordes des potences tu maîtrisais un monde,
Nageant tu traversais les océans poétiques –
Fleurs blanches et fleurs noires sur tes prairies abondent
Désenchantées par Marthe ou Margot la lubrique.
Même après tant de siècles, tu secoues ta colère,
Terrifiante, âpre, des longues pointes portant –
Et dans une féerie d’éclairs de dagues et sabres
Tu ris toujours sous les plis des ces neiges d’antan.
Accorde-moi, qu’à tes pieds je déroule avec zèle
Ce poème balkanique –pour toi tapis d’honneur –
De ta vie, chaque seconde en sera éternelle
Par ton sourire tragique, vibrant dans ta ferveur.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :

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Arthur Rimbaud – Nicolae Labiş

Qu’elle parsème sur ses boulevards, notre métropole roumaine
Jaunes tilleuls, qu’elle montre aux nues son bizarre, hautain contour,
Dans le fracas des tramways et des pavés moites qu’elle t’advienne
Ma fraternelle louange, tortueux malin, Arthur !
De nos jours, d’un son fantasque sonnent les hymnes de ta famine,
Qu’ils sont irréels les poilus, les galonnés verts, « cui-cui »
Mais dans ta contrée, encore les fardeaux charnels elle traîne
La meute que t’avais maudite, étourdie par l’eau-de-vie.
Excédés par la piquette, insoumis ton nom l’écument
Et l’embaument des flasques poivrots dans le sous-sol monotone,
Mais de ton bouquin surgit en haussant féroce l’enclume
Les regardant des yeux terribles, l’austère « Forgeron ».
Mais ton peuple et le monde anéantissent le basse crime
De traîner ta renommée dans les vapeurs des vinasses,
Ni l’absinthe, ni la bohème, rien que la passion sublime,
Ton impatience tragique, désormais fait que tu renaisses.
Tu es descendu du socle de tes monuments funèbres,
Tu t’en vas sous la Grande Ourse, en sifflant une chanson gaie
Vers les cons ricane édentée l’ombre des arrachés membres
Un défi, depuis la dalle du soubassement déserté.
Les chemins de ma patrie se tiennent devant toi, rangées –
Ton souvenir les traverse en cadence, tumultueusement.
Quand nous marcherons ensemble, sortiront noirs de fumée
Tous les forgerons, des bises au bout de leurs masses agitant.
Regarde-moi le crépuscule avec son ardente flambée,
Semblant être une hécatombe des bataillons ennemis.
Dans les aubes des grandes flammes ensanglantées, recourbées
Mêmes que dans les jours de guerre et de tourments à Paris.
Vois mon cœur et ma contrée : dans le tumulte du renouveau
Par une fougue balkanique, inéquitablement houleux,
Il se peut que tu retrouves de ton rêve rouge un morceau
A travers ces vastes plaines, par des fourneaux et métaux.
Que je regarde ta joue pâle, sous des trombes de mèches rebelles,
Enfin de joie rayonnante, mon désir il faut le dire –
Car trop souvent, chevilles ceintes des attaches temporelles,
Tu as versé tout ton malchance dans les cascades de gai rire.
Qu’elle parsème sur ses boulevards, notre métropole roumaine
Jaunes tilleuls, qu’elle montre aux nues son bizarre, hautain contour,
Dans le fracas des tramways et des pavés moites qu’elle t’advienne
Ma fraternelle louange, tortueux malin, Arthur !
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
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Le Maître – Nicolae Labiş

cette poésie prend son inspiration dans
une des plus connues légendes roumaines,
métaphore du sacrifice nécessaire pour
l’accomplissement d’une œuvre durable.
Le maître bâtisseur Manole, après avoir
construit une superbe église fut laissé avec
ses compagnons sur le toit par le prince
Neagoe Basarab, qui lui avait commandé
l’édifice, pour qu’il ne construise pas un
autre pareil. Les compagnons et le Maître
imaginèrent des ailes, comme Icare et Dédale.
Mais ils tombèrent, et à l’endroit ou périt
le Maître Manole jaillissait une fontaine …
 
 
Maître valaque, ce jour nom de fontaine,
Issu d’une glaise que ta main pétrit
Dans l’élancée bâtisse à trois beffrois
Et combien ajourée en granit,
Par des chansons perdues dans le temps
Et la puissance d’un rêve vigoureux
Tu as sorti, de tes paumes calleuses
En bas de l’Argesh, ce lieu merveilleux.
 
Un homme barbu portait une fleur blanche
Et ses mains rêches, doux la caressaient …
Tombé dans l’herbe et vidé de force,
En son esprit un triste chant perçait.
Tu regardais. Et une envie troublante
Te prit pour lui offrir l’ autel sauveur,
Posé sur la sévère plaine, comme le lys
En ses calleuses paumes de laboureur.
 
Ton rêve était de voir sous les voûtes rondes
Dans la fumée vacillante des bougies
Sur le bois peint avec soleil et glaise
L’image des tâcherons de ce pays.
Hanté d’un seule pensée, tu te dépouilles
Comme des vivantes loques, de tes regrets,
Ton monastère écrase sous l’avancée
Ton cœur, et tout ce qui t’appartenait.
 
Mais tu le sens renaître avec tumulte
Dans le son du tocsin, en pressentant
Des ères futures, en toi un Prométhée
Roumain, un autre mythe portant
Lorsque, hissé sur la plus haute voûte,
Défiant le tyran, qui demandait
Si tu pourras refaire la merveille
Tu as crié, rebelle : – Sûr, je pourrai !
 
Eblouissant avec sa pierre de coiffe
Et tripotant son sabre dans le harnais
Le roi scrutait la coupe de pierre, fine
De son regard avide et mauvais.
Il estimait garder pour lui tout seul,
L’entier, crée au don de ta personne,
Pour que sa pierre de coiffe encore brille
Et le brasier sur ton offrande résonne.
 
Lorsque l’échafaudage s’écroulait
Si invincible sous les cieux étais
Tes ailes minces en lattes de bois
Pourraient dans les nuées te porter.
Mais l’amour de la terre, de ta contrée
Te retourna sur le grisâtre champ,
Et tu jaillisses à jamais, fontaine
De don et de chanson, toujours vivant.
 
Il s’effrita sous sa pierre funéraire
Celui qui ordonna un crime pareil,
La fontaine coule dans les sillons et jarres,
Sans repos,
Sans oubli,
Sans sommeil.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
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L’albatros abattu – Nicolae Labiş

Quand des vergers vers la mer se retourna la brise,
Dans le velours de l’ombre le sable amortissant,
Une vague le déposa prenant soin de sa mise
En cimetière de coquillages brillants.
 
En marge de la bouillante réalité marine
Gît anormalement raide, hautain, pourtant vaincu.
Paraît qu’il scrute encore cette étendue saline
Le cou gracile vers le ciel tendu.
 
Si sales et si salées sont ses ailes dépliées,
L’orage qui le frappa lui chante une liturgie
Brillent de mille couleurs autour des coques tuées
Dont la chaleur l’essence leur liquéfie.
 
Jetées par les vagues sur la rive desséchée
Mourant sans résistance si richement elles brillent,
Leur blanche, éblouissante clarté sera troublée
Par son aile toute sale d’une boue noircie.
 
Dans l’air des berges, s’écrie dansant en des sauts brusques
En défiant l’abîme, un jeune goéland
Le guerrier des tempêtes chu entre les mollusques
Reflète de son œil terne un vol montant.
 
Quand s’affermit la brise son aile frémit encore
Et ressurgi l’instant d’un invisible signe,
Il semble voler encore une fois, et la dernière
Vers un cimetière plus sobre et plus digne.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
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Danse – Nicolae Labiş

(du volume « Lutte contre l’inertie » – 1958)

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L’automne m’inonde l’âme de fumée …
L’automne porte dans l’âme nuées de feuillasse.
Danse triste d’automne nous allons danser,
Tragique ivresse, bercement molasse   …

Le violon noir saigne entre les miroirs.
Les pensées sont mortes. Les vouloirs sont sages.
Sans aucun murmure. Seulement recevoir
Les bras éthérés de cet instant volage.

Mes yeux ont des cernes. Tes yeux sont discrets.
Combien de détresse nos foulées exhortent !
Comme le vent arrache les feuilles aux forêts,
Comme un vent qui tourne et fait claquer la porte.

Dès demain matin nous serons lointains,
Dès demain matin tu regarderas muette
Par les décharnées brousses des jardins
Virevoltants faisceaux faits de brume blette.

Tu resteras paisible comme je l’étais moi-même
En pleurant ma flamme par l’automne défaite,
Tu écouteras la corne du vent qui mène
Les nuages en hâte vers des aubes en fête.

Puis je passerai sous les marronniers rouillés
Les lèvres de pierre, pâle, sur le sentier muet
Et s’étouffera le bruit de mes pas décidés
Dans le sable, lâche et crissant regret.

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

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Je suis l’esprit des abîmes – Nicolae Labiş

(1935-1956)
mort tragiquement à 21 ans, il n'a eu jamais
l'occasion de lire ses vers en volume,
sa gloire posthume culmine
avec ses dernières lignes :
*
L’oiseau au bec de rubis
S’est vengé, oui, il s’est vengé.
Je ne puis plus le caresser.
Il m’a écrasé,
L’oiseau au bec de rubis
Et demain
Les poussins de l’oiseau au bec de rubis,
Picorant dans la glaise,
Trouveront peut-être
Les traces du poète Nicolae Labiş
Qui restera une belle souvenance …

*

Je suis l’esprit des abîmes

Je suis l’esprit des abîmes,
Je vis dans un autre monde que vous,
Le monde des alcools forts,
La où seulement les feuilles
De la trompeuse impuissance sont flétries.
De temps en temps
Je monte dans votre monde
Dans des nuits rudement tranquilles et sereines,
Et là j’allume des grands feux
Et j’enfante des trésors
En vous éblouissant ceux qui me comprenez.
Puis je redescends par des grottes harassantes
Dans l’eau lumineuse, merveilleuse.
Je suis l’esprit des abîmes,
Je vis dans un autre monde que vous.

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

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