Deux poésies – Constantin Călin (1945 – 2006)

Être un poète, c’est quoi ?

Costi était mon ami. Parfois, lors de nos rencontres, il me récitait de ses poésies. En saccadant, comme le font les poètes. Une fois, je lui ai demandé le manuscrit: je voudrais les sentir à ma manière, pas à la sienne. Il me donna un cahier réglé où les poésies étaient écrites sans effaçures. Je lui ai dit que j’aimerais mieux voir les brouillons, ceux qui rendent compte du travail fait. Il m’a répondu qu’il n’a pas d’autre. Qu’il n’écrit rien avant d’avoir la poésie toute entière dans sa tête.

Sachant la manière dont je tourmentais un texte jusqu’à être content, j’ai réfléchi . C’est comme ça que fait le poète : il transfère la poésie de l’âme à la pensée en tous ses détails, pareil au sculpteur qui dévoile la statue du bloc de marbre. Et seulement quand tout devient clair, quand rien ne peut plus être changé, il l’écrit.

Maintenant, quand je le traduis, je comprends mieux tout ça.

Tudor Mirică, avril 2017

*

Pressentir

Seul et avec rarement assez de courage j’ai attendu la neige
moi, dans une cathédrale de nerfs, en balbutiant :
tout peut être pressenti un jour de janvier,
sous le blanc, quand on ne sait plus rien
et en tenant compte tu écoutes l’arbre
en hibernation.
Oh, peur que j’ai d’une logique du mécanisme-oiseau
qui en automne part pour le sud,
d’une livide vérité, comme quoi au monde
toutes les miracles se chevauchent, par paires, en tanières
et enfantent des petits vivants, la nuit, en hurlements.

*
A cette journée

Je m’incline devant le fou nourrissant les pigeons, depuis sa fenêtre,
pour lui, voilà, lui est dimanche et seulement
le dimanche peut encore être une Venise et seulement
le dimanche on peut encore
ensemencer Acropoles parmi les faubourgs.

A cette journée des acrobates entre la terre
et un trapèze des golfes aux orangers,
à cette journée de voyages dans les femmes de la semaine,
– oh, elle n’existe que
parmi les vivants des cimetières –
à cette journée je m’incline, pareil au fou
nourrissant les pigeons dans une vie à soi imaginée.

janvier 1967

*

Traduit du roumain par Tudor Mirică

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Après une lecture de Eminescu … – St O Iosif

Je lis … Sous ma paupière s’écoulera
Brillant en bas, au long de mon visage,
Une larme … et je te relis encore, sage
Comme si je te lisais pour la première fois !

Quels horizons nouveaux, que tu m’éclaires
Du rayonnant génie de ton esprit !
Un monde idéal tu me génères
Par-dessus tout, jettes un suaire maudit
Si sombre voletant haut, dans les airs…

Et les cordes sous une neige de pétales
Soupirent comme en rêve, touchées à peine
Par tous tes doigts si pâles et si froids,
Par tous tes doigts si froids et si pâles…
sous ta main maîtresse gémissant…
Ton front tu le couronnes de lauriers,
De lys, de nénuphars, bruyères ambrées,
De rosiers ramassés dans des près…

Flottant aux cimes par tes ailes porté,
Enveloppé en nues, tu mets ton sort
En sainte apothéose de la mort…
Tu peux inscrire le nom que tu portes
Aux pages du livre de l’immortalité…
Tant qu’on engendrera un chant humain,
Un vers si doux qu’il en réchauffe le cœur
De la plus petite et humble des demeures
Dans ce glorifié parler roumain !
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
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Classé dans Stefan Octavian Iosif

Le pommier près la route – Mihai Beniuc

Pommier suis-je, près la route et sans barrière.
Je porte mes rouges pommes qui brûlent fières.
Errant, prends-en de mes fruits et sans honte,
Car à personne tu ne rendras compte.
Et si jamais tu voudrais dire merci,
Dis-le à la terre dont je suis sorti.
C’est le pays qui près son sein nous tient
Nous nourrissant les deux par tout son bien.
Quand le printemps me chauffe de son ardeur
Je ne suis qu’un foisonnement de fleurs,
Et quand l’été de son jus m’abreuvera
Mes branches feront révérence jusqu’en bas,
En témoignage de mon dévouement,
Pour ceux à qui je montre sentiment.
Lorsqu’en automne, de fruits mes bras sont lourds,
Je m’offre aux humains avec amour.
Et quand mes feuilles-bijoux viennent de tomber
Et d’un manteau de neige je suis paré,
Je serre très fort la terre dans mes racines
Faire front au vent qui plie mes origines.
Et chaque année je suis plus généreux
Et chaque année donner je suis heureux.
J’aime les enfants qui bercent dans les rameaux
Portant au cou des brins de saints flambeaux.
Et j’aime pareil les jeunes filles pucelles
Touchant l’échelle de leurs jambes belles,
Pleins le giron et leur sein de fruits mûrs,
Riant toutes rougissantes de plaisir.
Alors j’oublie tous ceux qui ont jeté
Des pierres dans ma couronne cet été,
Et me rappelle le printemps passé, quand
Près de mon tronc deux jeunes, s’embrassant,
Cueillirent mes fleurs, qu’elle mit dans ses cheveux
Et lui dans son chapeau, beau comme un dieu.
Pommier suis-je près la route et sans barrière.
Je porte mes rouges pommes qui brûlent fières.
Errant, prends-en de mes fruits et sans honte,
Car à personne tu ne rendras compte.
Et si jamais tu voudrais dire merci
Dis-le à la terre dont je suis sorti.
C’est le pays qui près son sein nous tient
Nous nourrissant, les deux, par tout son bien.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe
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il fût un soir et des arbres – Silviu Dachin

un serpent vint alors monté de toutes pièces

femme dit-il gentiment
il nous manque de choses je sais
mais regarde toi-même autour de toi
il y a du soleil

il monta dans l’arbre et attendait

regarde dedans c’est vert c’est bleu printemps
allez ne me regarde pas comme ça
pensez-y peut être il n’y a pas de porte
or il y en a mais derrière il n’y a rien

il sifflait de mieux en mieux le parler humain

si je te suis
il ne faudrait pas que tu questionnes de la sorte
car rien de mal n’y arrivera
tiens je vais monter un mur tout autour

que dire encore demandait-il qu’est-ce qu’il faut que je dise encore

nulle part
je ne suis nulle part
elle n’y est non plus
il n’y a que des arbres ici
rien que ça
*
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https://versionroumaine.wordpress.com/2017/04/28/a-fost-o-seara-si-pomi-silviu-dachin

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RAMEAUX – Vasile Voiculescu

Le temps était si tendre, les brumes sur les près
Et les sons du bourdon dans la ferraille des tours,
Au seuil chantaient les coqs qui des pluies annonçaient
Leurs cous tendus vers les ruissellements du jour.

Sur les coteaux noircis avec leurs moites orées
Germaient des brins de bourgs que la route égarait,
Rampant, quittaient l’hiver les hameaux boursouflés
En sortant au soleil leurs bonnets de fumée.

Au loin, dans les jachères, errant comme oubliées,
Une meute de chèvres broutait humblement et serein ;
Montant vers les collines, des vaches préoccupées,
Marchaient obéissantes d’un gamin et d’un chien.

Une paisible tristesse mettait, sans une prière
Dans chacune des poitrines une tristesse sans pardon ;
La lumière riait, en rues et cimetières,
Mais se risquait à peine dans les huttes en limon !

Le Seigneur du printemps, toute la terre l’attendait,
Jésus apportait l’herbe. Et les saules au gui
Dégrafaient leur manteau clos par des bourgeons frais
En courbant leurs rameaux, le posaient devant lui.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe

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Lisez l’original en roumain =

https://versionroumaine.wordpress.com/2017/04/06/florii-vasile-voiculescu

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Le Paradis – Ioanid Romanescu

quand les poètes existent c’est une merveille
les poètes ne naissent pas sont déjà nés
les poètes ne dorment pas seulement ils rêvent
et des poètes on n’en a jamais assez

les poètes n’ont ni religions ni dieux
les poètes n’attendent jamais sur le parvis
les poètes n’écorchent pas la liberté
ils sont les plus angéliques des insoumis

les poètes n’ont pas de familles mais d’égéries
les poètes par exemple ils sont tous
ceux qui laissent le monde entier aux autres
les poètes s’écoulent toujours durant la nuit

les poètes ont une manière pas croyable
les poètes jamais rien ne les entoure
c’est une honte de vaincre les poètes
un sacrilège de leur donner une seconde nature

les poètes ne savent même pas ce que
en veut dire être immortel ou mortel
– leur vie dure le temps d’une chemise –
les poètes ont un paradis à eux tous seuls
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traduit du roumain par Cindrel Lupe
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Lisez l’original en roumain :

https://versionroumaine.wordpress.com/2017/04/04/paradisul-ioanid-romanescu

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Les Parents – Damian Ureche

Sous la chemise l’herbe est plus dure que les dents,
Plus dure que l’oubli et la crainte des gens.
Vers mes genoux mes parents remontent bruyamment
Vers mes yeux qu’ils n’ont pas vus et depuis très longtemps.

Eux, les piètres marcheurs sur les chemins d’antan,
Rompus ils me traversent et puis remarchent encor.
Mère se repose fourbue couchée sur un flanc
Et père maudit les ans qu’ont traversé mon corps.

S’étonnent mes parents ils ne semblent comprendre
Moi juste sous mon front je suis prêt, en émoi,
Et le cœur d’aujourd’hui n’est plus celui, tendre
Lequel, bordé de ciel, ils ont planté en moi.

Ni les épaules qui souffrent sous le fardeau, les deux
Ne sont les mêmes, les tempes, et ni les yeux en peine.
Sans me trouver, les vieux retourneront chez eux
Je sens croitre plein d’herbe sous cette chemise mienne.
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Traduit du roumain par Cindrel Lupe

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Lisez la version en roumain =

https://versionroumaine.wordpress.com/2017/03/21/parintii-damian-ureche

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Classé dans Damian Ureche