Archives mensuelles : juillet 2012

Poésies – Adrian Suciu

Tendres vautours
 
Un mec avait un amour et le tenait caché.
Le vêtait, le nourrissait, le rassurait
et le tenait caché. Un jour, l’hiver se fit
et le mec oublia son amour caché.
Lorsqu’il se souvint, vite il accourût
mais il avait gelé des tendres vautours volaient autour.
Seulement
ses lèvres étaient encore chaudes et il murmura :
 
« Celui qui caressa tendrement la joue du mort
sait que le toucher ne ressemble à rien. Ni à la glace,
ni à la soie, ni au sable. »
*
 
Ceux qui pleurent dedans
 
Assis par deux, par trois, autour d’une table noire.
Rageusement frappent à la porte ceux qui veulent nous plaindre. Encore un qui
se met debout, comme d’une vie lointaine et
écrit sur la porte d’un doigt fraîchement tranché :
Ne savez-vous pas que ceux qui pleurent dedans se connaissent
entre eux, même s’ils se voient peu ou pas du tout ? Et
nous préparons des tables et parsemons dessus les photos des nôtres.
 
Les enfants dépareillés sortent des photos. Sortent deux oiseaux
qui remplissent la pièce. Sortent nos mères en brillant
comme un collier de soleils mais ne nous aveuglent autant pour ne pas voir
la nuit.
*
 
Des photos de la fin du monde
 
Rien ne naît dans la chair,
même si des yeux affaiblis voient autrement. Celui qui
pleurera se réjouira de ses pleurs
et un dompteur d’oiseaux deviendra. Mais celui qui
rit n’en prendra avantage de son rire, car rien
ne naît dans la joie, même si les petits
lui courent après toute une journée !
 
Le temps de la servitude un printemps est pour les âmes
de ceux qui en ont !
 
Rien ne bouge dans la chair. Ni le ver aveugle
ne bouge dans la chair, même si des yeux affaiblis
voient autrement.
 
Nous ne sommes point dans la chair. Si nous y serions,
l’amour du Seigneur nous finirait comme un feu vif
de sarments et rien n’y resterait
et l’amour du Seigneur errerait seul dans les rues
comme une soif insoutenable cherchant quelqu’un !
 
Ni la fin du monde ne vient dans la chair, même si
des yeux affaiblis voient des éboueurs qui en jettent
dans les rues des poubelles de narcisses empestant
la glaise. Beaucoup ne le savent, mais
la fin du monde y eût lieu déjà quelques fois.
 
Moi-même j’en ai pris plusieurs photos.
*
 
A travers les tempes de la fourmi
 
Une barre en fer rouillé, grosse comme le bras d’enfant.
Avec moult application, on y engrave une clairière
remplie de fleurs, de sources et toutes sortes d’insectes
heureux. Puis on prend un bout de barre en fer rouillé,
on le passe à la tour en l’aiguisant tel que
la plus aiguisée des aiguilles dans la boite à Mémé.
 
C’est comme transpercer les tempes d’une fourmi avec
c’est la mort. Tu te demandes là : diantre était-elle nécessaire
une telle préparation ?
*
Compote de coings
 
Si le poète t’appelle boire toute une nuit avec lui
de la vodka bon marché et se plaint de tout et toute
la nuit baratine de rien
et toi restes avec lui à écouter toute la nuit de ses riens, il faut savoir
que t’as ta place aux cieux, ton nom gravé dessus !
 
Si ce poète est un raté, si même ses enfants ne l’aiment pas
et toi seulement t’écoutes, nuit entière ces riens,
alors ta place aux cieux, ton nom gravé dessus,
elle est deux fois plus large et de velours vêtue !
 
Et si tu honores la table des riens d’une nuit avec un bon vin
et un cierge, ta place aux cieux, avec ton nom gravé dessus,
se mue en chambrette aux draps tout propres, avec vue sur la mer
et des vifs géraniums partout.
 
Et Dieu viendra le matin chez toi avec un p’tit bol en argent dans la main.
« Je suis la Parole, je vous l’ai déjà dit. Et : Toi tiens tes mots cachés
et va sceller le Livre jusqu’à la fin des temps. Et : Ces mots,
qu’aujourd’hui je te dis, garde-les dans ton cœur et dans ton âme. Et encore :
Celui qui n’écoutera Mes mots, à celui-là je lui demanderai des comptes.
Rien de tout cela vous n’avez compris mais toi, puisque tu as compris juste un bout d’ongle,
t’as de la compote de coings faite par mes mains.
Bon
appétit et que bonne soit ta matinée !
 
Sache-le : en chaque poète minuscule qui toute une nuit baratine
des riens il y a Dieu aux aguets, prêt de te tendre
un p’tit bol avec de la compote de coings faite par Lui-même, dans les vergers du ciel,
où la tristesse ne sévit et les coings croissent tout seuls.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-t9
 
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Classé dans Adrian Suciu

Poésies de Yigru Zeltil

 
Il pourrait être sucré
 
J’imagine un espace décoré comme un piano bleu-électrique
avec l’élégance qu’aurait un piano incarné,
probablement les couleurs joueraient les sons.
Mais le plus beau c’est quand
on choisit – quels personnages y mettre ?
Moi, qui me languis tant de la haute stérilité,
habillé d’émotions humaines
comme des habits qui ne tombent pas bien,
et pourtant ces émotions-là ont collé à ma peau
(comme cette fois quand j’ai lavé mes mains d’un jus industriel et pourtant
quelque chose pourrait être sucrée.
Même si tous ces objets inutiles
me font perdre encore l’envie de faire de pas.
Quelqu’un peut-être est entré dans mon âme
mieux que je ne l’ai fait.
Mais il pourrait être sucré
cet amer jeu de théâtre,
les larmes circulent à la vitesse d’un tacot de luxe
quand tu te rappelles la marche dans un lagon
sous le ciel dans lequel les étoiles, les planètes
et l’enfant-soleil vivaient ensemble …
*
Givre
 
Un tantinet
d’un exercice de solitude
stockée en mémoire.
ou
une journée
dans laquelle s’achèvent
les choses
et puis
le jour d’après
on recommence
avec notre hypocrite solitude
en fait c’est le plus marrant parc de fêtes
cette vie que certains mesurent à la feuille de calendrier d’autres en cadavres
c’est pareil
mais si je peux y être là où je ne devrais pas y être
je peux voir mon futur
c’est comme lorsque je parlais jusqu’en indonésie
en leur demandant allooo comment se présente le futur chez vous
*
Jacuzzi
 
chut, silence.
mettons-nous dans le jacuzzi.
foutons nos pieds dans la société.
toi et la misère initiatique.
eau en poudre ! lait en poudre !
pour que nous ayons aussi un Déluge seconde main.
car nous sommes devenus trop responsables.
ouste, retourne dans la coquille !
silence, attendons
jusqu’à ce que le temps aura fatigué
*
 
retour au stade
 
où je peux être confondu avec un gars de banlieue
mais je ne suis pas un gars de banlieue
car depuis longtemps
nous ne sommes plus ce que nous semblons
et tout s’est compliqué
oui. s’est compliqué.
mais je pouvais être un forçat.
un fonctionnaire ou SDF
miséreux
plein de chienertie
qui dure toute une vie
il aurait pu faire le trajet de A à B
sans se rendre compte d’une chose qui cloche.
mais une nuit de l’année 2007
j’ai senti dans mon dos un drôle de muscle
qui s’agitait.
et il me semblait que j’étais sorti de maison
pour admirer le carnaval des apparences
mais au lieu de me promener
j’ai réalisé que je courrais encore plus fort dans la rue
et au lieu de tomber avec les feuilles
j’ai commencé un vol de grande vitesse
jusqu’au moment où
j’ai pu apercevoir le lac et la mer.
 
 
(chill out)
 
à 21 heures je nourris les chats
jusqu’il y a quelques semaines
j’avais droit au coucher du soleil
maintenant je dois m’éclairer d’une lanterne
les fainéants ne veulent pas allumer les lampadaires
ainsi j’ai eu l’occasion de rencontrer
un hérisson
qui lui aussi sortait prendre l’air
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-t4
 

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Classé dans Yigru Zeltil

Poésies – Alexandru Alexianu

 
Épitaphe
Ô, comme j’ai eu mal quand on m’a mis de la terre autour…
Tous sont partis sans tarder après ça.
–  „ Les fourmis amies, déjà il fait jour… !”
Je sens la rosée qui s’écoule sous mes doigts.
 
Il fait jour pour tout le monde
Pour ma brune amie aussi… Quel était déjà son nom… ?
Par dessus mon coeur un arbre a poussé
Et l’automne prochain les oiseaux le cueilliront.
 
La nuit tombe sur les yeux et les mains…
Des jours et semaines sont passées déjà.
Je suis maintenant comme n’importe quel arbre,
Me baignent les torrents, me pique le frimas.
 
Les faibles, les maladroites mains fines
Se sont nouées comme des racines…
J’ai rencontré là-bas les plus grands nyctalopes,
Les reliques des saints et les taupes.
Grouillent en moi les rêves et les vers…
Je suis une partie du verger de l’été, de l’hiver.
 
Qu’il passe vite le temps, ci-dessous… !
Voilà je m’émiette chaque jour. Je m’émousse…
Et l’habit se dissout et la main se dissout
En sus de mon coeur c’est un arbre qui pousse…
*
 
Chanson
Hélas …, si je pourrais un jour oublier de ma vie… ?
De cette jouvence sans fin et folâtre
De son feuillage sonore comme un fouillis
Et tous les oiseaux en moi cessent de débattre…
 
Je ne jouerai plus, ne rirai plus à l’azur
Avec une joie autant douce qu’amère,
Les seins des filles – comme des grappes dures
Je ne cueillerai plus chaque soir éphémère.
 
J’aimerai pareillement aux saules et aux eaux,
Ma vie serait un sommeil profond d’herbe folle,
Mon rêve ne me verrouillait plus les idéaux,
Mon désir serait dévot comme une auréole… !
*
 
Les ombres du sommeil
Chaque chose bourgeonne par dessous
Comme les herbes, sans tressaillir
Les gens transportent fatigués leurs masques
Pour une bizarre sauterie.
 
Les guêpes n’ont plus d’aiguillon et venin,
La route se ferme comme dans une tasse,
Les domestiques marchent sur les tapis mous
Pour ne pas réveiller la mort d’en les hôtes.
 
«- Oh, qu’elle me ferait du bien, la pluie, de couler
Arroser les acacias, secouer leurs colliers »
Les gardes des portes ont laissé leurs boucliers
Et sont entrés dans l’eau chaude de la terre.
 
Maintenant je voudrais être une foulque blanche
Sur les mares profondes du sommeil.
Pourquoi ne tire-t-on une fois les verrous
Afin, mon ami, d’y rester toute la vie ?
*
Traduit du roumain par Tudor Mirică
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-sZ

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Classé dans Alexandru Alexianu

Poésies de Etta Boeriu

 
Au Miroir
 
Mes cheveux s’écoulent sur mes épaules,
les mèches de la Gorgone tressées
d’aspics, les miennes tordant verdâtre
aux tempes et sur le cou tel une bouteille
des mots serpents, anneaux serrant
luisants ces joyaux troublants
qui me reflètent et ceux qui pâlissent
les reflétées en mon moi de bruine
de ma tête long torrent gargouillant,
les tresses de Gorgone si soyeuses,
et son œil sans raison pétrifiant
des mèches, anneaux, boucles venimeuses.
 
*
Il y a une heure
 
Il y a une heure vers le soir ;
une heure, pour les autres, pardi,
quand les écailles enlevées au couteau
sur le poisson de nouveau ont repris,
quand les plumes arrachées aux oiseaux
retournent s’enfoncer sous la peau
et la moue du serpent oubliée
se resserre de nouveau en anneaux,
quand la fleur coupée par la faux
remonte sur la tige hardie
et la traite de lait, dans les verres
retourne chez elle dans le pis
quand l’huître sur la rive chassée
reprend de l’écume un gorgeon
et le ver écrasé par la roue
renaît par dessous le limon
quand le jus de la grappe meurtrie
retourne dans le grain du raisin
et la feuille sous les pas écrasée
remonte à sa place au bourgeon,
quand des griffes du faucon le poussin
retourne dans sa coque, protégé
et la peau des sapins écorchée
sur le tronc affligé se refait,
quand le cri de la proie harassée
s’échange en chant et danse
les agneaux transpercés par les dagues
y retournent au chaleur de la panse,
quand le poison même de la gorge
des aspics venimeux s’adoucit,
 
il y a une heure vers le soir
une heure, pour les autres, pardi.
*
C’était un lieu
 
C’était un lieu humble comme parmi les vestiges
de l’été et poubelles renversées,
à l’orée sur une berge de glaise et la glaise
jaune répondait-elle de sa berge à la lumière,
aux confins de la ville parmi les gravats
et des fer blancs vacillant dans l’eau
aux feuilles des arbres jadis et pourtant
en rachetant la rouille prématurée,
aux escargots séchés et bois mort sous l’herbe
et l’herbe comme une chair sur les os,
c’était un lieu humble comme parmi les vestiges
des joies et des eaux courantes,
à la fine poussière bandée sur les chevilles
plus épaisse et même plus chaude qu’une laine,
mais surtout aux tourbillons de lumière
et à nous deux comme deux longs lézards
vieillis, en frétillant en soleil.
*
Au bourg de chaque moment
 
Ceci est celui de chaque moment
bourg mien et mon pain de toutes
ces journées qui s’écoulent à l’instant
et nuits prolongées où j’écoute
sous couverte de scorie ma paupière
battre sa lumière, ses couleurs en torrents,
un pouls plus rare et à ma manière
qui me contient en son battement,
sous la nuit un échange de joies, merveilleux
pendant des embrassements diurnes
quand il devient l’otage de mes yeux,
ces deux profondes et noires urnes
qui perdent, en le voyant, leur cendre
et un douce temps je passe avec lui sous beffroi,
et il insiste des plaisirs à répandre,
et lui caresse les murs émaciés par endroits
et les blessures et le ciel tiré en toiles
et quelques poignées, ça et là, d’herbe
élevée par la grâce d’une poignée d’étoiles,
à ces yeux habitués de lui siroter acerbes
en chemin quelque fenêtre, quelque maison,
de boire d’en lui, d’en lui de se nourrir,
être à l’écoute des feuilles suivant la saison
et les merles qui commencent à se reproduire
en lui, à ces yeux, à des centaines
d’yeux miens qui lui caressent le terroir,
à ces pas qui les embrasser apprennent
en marche légers comme la feuille le trottoir.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe et Tudor Mirică
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-sT

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Classé dans Etta Boeriu

A travers l’Europe visitée par Vasile Petre Fati

 
Le soleil est haut
 
Je ne veux plus que le soleil crépuscule, jamais
Et si maman meurt je ne veux plus qu’elle crépuscule, jamais.
Cézigue là-haut, le soleil, plein de microbes.
Qu’il reste putain avec moi à table, entre hommes
Je suis le locataire qui a bien travaillé pour ce soleil-là,
J’ai partagé avec lui mon argent de poche
Pour qu’il se lève.
Ainsi, à Paris le soleil est mien,
J’en fais ce que je veux avec ce soleil bon à tout faire,
J’y dors dessus, je me vautre dessus, je me lève
Et lui dis d’aller chez soi,
Moi je ne peux plus.
 
La Clef
 
La clef de la maison fut comme une mère pour nous.
Nous étions seuls dans la maison.
Puis elle s’asseyait sur une chaise en cuisine
Et nous parlait de boyards
et de cette ville, Petersburg,
Où les chevaux meurent par la dixseptaine.
Elle allumait le feu, coltinait l’eau, apportait du pain,
Tel une bonne mère aux gros pieds, d’argile ,
Puis elle nous faisait chanter tout bas,
Pour la mère Russie, celle avec un fichu rouge sur la tête.
Mère Russie est morte ça fait un bail
Mais nous chantons encore tout bas maintenant,
Comme le font tous les enfants dans leur maison
Pour la clef de leur chez eux,
Remerciant le Seigneur,
Remerciant le ciel.
On chantait pour la clef accrochée au mur,
Pour notre maison
Qui tanguait lentement, lentement,
Une fois avec Dieu d’en haut,
Une fois avec Dieu d’en bas.
 
L’Homme de Prague
 
Oh, Dieu, aide moi de m’en défaire de cette blatte dans la cuisine,
Puis pouvoir m’en acheter un objet d’art.
Et si Dieu existe qu’il prie pour que je me lave le matin la face et les mains
Pour que je le voie chaque jour comme un homme bon.
Ses ongles ne m’intéressent pas. J’ai besoin de la bonne volonté de Franz Kafka.
Cet homme de Prague a mangé du pain et a bu de l’eau.
Pour vivre. Pour que ce poème finisse enfin.
 
Gerda
 
Elle porte un béret jaune, comme pour un adieu,
Quelque chose pourrait bien lui arriver un jour
Par crainte excessive des soldats romains.
Il fait froid, je suis assis à la fenêtre, janvier peut arriver,
Elle a les cheveux noirs comme l’intrigue,
Peut monter maintenant les marches,
Que puis-je lui donner, lui dire ?
Peut allumer les lampes, des allumettes …
C’est bien, toutes ces choses existent,
Sinon je serai bientôt tel que tu es.
*
Traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-sO

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Classé dans Vasile Petre Fati