Archives de Catégorie: Tudor Arghezi

Des mots abîmés – Tudor Arghezi

Tous
Mes mots sont tordus
Se sont soûlés
Tu vois ? Sont debout, sont tombés.
Ils ont voulu courir et jouer
Mais l’ivresse les bouscula de ce coté.
Ne savent plus c’quelles disent encore pire
Sont malades de rire

Mes mots se sont abîmés !
Pataugent en marais étoilés
En étain
En quête de leur destin,
Et voudraient en cueillir des fruits
Gênés et ébahis
Dans les saules à peine drus.

Ne cajole plus mes mots, veux-tu,
Qu’elles ne content plus fleurette
Tes lèvres bêtes.
Que jamais plus ne leur chantera
Ta voix.
Et tes doigts sur l’ukulélé

Enlève-les !
*
traduit du roumain – Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain=

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Le p’tit sou – Tudor Arghezi

Une fois Dănuţ entendit bien
Que dans l’oeuf y’a un petit rien
 
(Chambre d’air nommée chez nous,
Qu’en roumain se dit “p’tit sou”)
Et croyait que l’oeuf, dedans,
Tirelire est ; donc, tentant !
Il était âgé de six
Et tâchait d’être rassis,
En comptant avide, en tête,
Le prix d’une bicyclette.
Furetant parmi les poules,
Sous couveuses de farigoule,
Sans saisir le guet-apens,
Des oeufs, environ deux cents.
Mais il fit un grand fracas,
De douleur et de tracas,
Pour n’avoir rien trouvé !
De plus il s’était souillé
De leur jaune et de leur glaire.
Et surtout, moment hilaire,
N’arriva à s’nettoyer,
Car la vase l’a pénétré.
Il cria et pleurnicha
Qu’au moins ne les mangea,
Cuits, durs ou même pochés
Auprès de café au lait.
Il croyait, le garçonnet,
Que l’p’tit sou est une monnaie
Même un sou beau et tout neuf
Mis d’avance en chaque oeuf.
Ne sachant qu’en l’oeuf, au fond,
Cet espace creux et rond
Est prévu pour le poussin,
Quand s’agence son dessein.
Sous la coque comme une soute
Est gardée de l’air une goutte,
Qu’à son réveil premier
P’tit poussin puisse respirer.
*
traduit du roumain par Tudor Mirică
*
Lisez l’original en roumain :
 
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La cigale – Tudor Arghezi

 
Une cigale a commencé
Ma demeure de visiter,
Et sifflait
Et grésillait
Tant je m’sens pris aux abois ;
L’on dirait qu’elle est chez soi.
Qu’elle au diable vauvert s’en aille,
Elle a pris tout mon bercail
Et me racle à l’oreille
Sa crisse de vieux réveil.
Si ça dure, ce badinage,
J’prends besace et déménage.
As-tu vu l’impertinence ?
Samedi, de malséance,
Sans aucune prévenance,
Est venue, s’est installée
Et s’est mise à chanter.
Moi, en type civilisé,
Je ne touche pas le tambour
Rarement, à quelques jours,
Le hautbois or clavecin :
Pour ne pas gêner l’voisin –
Même alors, à tempérance
Si je joue, c’est en silence,
Une polka ou une danse brève,
Sans passer de l’heure de trêve.
Mais en ce temps le voyou
S’inquiète trop peu de nous.
Je la cherche pour des prunes
Et je trouve trace aucune.
D’une guimbarde sans languette,
Elle joue comme à la guinguette,
Quelque part, dans un recoin,
Aux patères, sous mon pourpoint ;
Je l’entends un peu d’partout,
Du plancher, de n’importe où.
Sans comprendre comme elle fait
Je l’entends même quand se tait.
Cinq fois je m’suis couché
Et cinq fois m’a réveillé
Ma visiteuse endiablée.
Me tourments, j’écoute, j’attends
L’ennemie impénitente,
Mais elle, calme et trimarde,
Sans à-coups elle me pétarde :
Soit qu’écorche un violon,
Soit qu’elle racle le frelon,
Quelque fois parait, me semble,
De mésange qu’elle a le tremble
Ou imite par moquerie
Bruit de lime en verrerie,
En dispose, me semble-t-il
Des gosiers, tant que d’outils.
 
Et alors j’ai pris en bouche
De l’eau, et d’une fine douche
J’l’ai fait sortir de sa couche.
J’ai touché, sous le rideau
Dans un coin, le petit badaud.
Je l’ai vue, se secouait,
Et ne pouvait plus chanter.
Toute mouillée, toute enrouée,
D’une voix molle pleurnichait,
Et l’anoure bon marché
Savait plus déambuler.
Pourtant je fus charitable
Quand j’ai vu sa mince râble.
Car les peines me font peine.
Je n’peux lui prendre l’haleine.
La tuer parce-qu’elle chante ?
Cette idée m’épouvante.
Est-ce-qu’on sait, n’importe qui,
D’où est apparue sa vie ?
Tout ce qu’elle peut, n’importe où,
C’est qu’elle chante un peu partout,
Et pourvu qu’elle soit si petite
C’est qu’elle chante, gratuite,
Comme un clairon – tu dirais pas
Qu’une fanfare dans sa gorge a ?
Elle ne sait, vaille que vaille
Que de chanter – comme une caille,
Et en a le droit, cézigue
Qu’à son chant elle te fatigue.
Son parler est comme tel
Qu’ils comprennent les siens et elle.
J’ai pris son corps si piètre
Et l’ai lâché par la fenêtre,
De l’entendre-en bas,  j’souris :
 – Va en ton chemin ! je lui dis.
*
traduit du roumain par Tudor Mirică
*
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du Tudor Arghezi pour Parents, Papis et Mamies

 
 
 

Torchon

Avez-vous vu mon Torchon,
Les yeux grands comme des bombons ?
C’est un chien tout en lambeaux
Floconneux, mais il est beau.
Il paraît comme rapiécé,
Fait exprès pour le gêner,
Tant des loques pendouillent sur ses
Yeux et son nez retroussé,
Il s’embrouille et se dépouille,
Comme la laine sur une quenouille.
Pour compenser il a l’ouille
D’une inégalée fripouille.
Il contourne le poulailler,
Ebouriffé et fripé,
Attendant une heure, voire deux
Qu’une poule en ponde un œuf,
Qui caquette des cot-cot-dées,
Frais son œuf quand elle l’a fait.
Depuis quand chez nous il vit
Plein de choses il a appris,
Et cahin-caha, rampant,
S’insinue furtivement.
Met la patte, prend du museau
Et s’offre l’œuf en cadeau.
 
« -Où est l’œuf ? s’est demandé
La Maîtresse. « – Il l’a mangé ! »
« Attends voir, je t’apprendrai
Sans bâton et sans balai.
T’apprendra raison, Maman. »
Et lui donna l’œuf brûlant.
Mais, dès qu’il l’avait happé,
Torchon l’avait tout craché
D’un jappement avait pesté.
 
Quand il mate la poule potiche
Qu’est voisine avec sa niche,
Pense Torchon pas à son aise
« – Té, elle l’a joué mauvaise ! »
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
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Celui qui pense lui-même – Tudor Arghezi

Celui qui pense lui-même et attise la lumière
Créa une vie nouvelle par l’outil, homme en fer,
Cet être fût conçu par le rêve, cette machine,
Etonnamment plus forte que le bras et l’échine.
Avec elle tu laboures et sèmes la terre pugnace,
Une seule machine des hommes par milliers remplace
Des hauts fourneaux, étuves, moulins, des puits et scies,
Un fil en lumière, un tube en frénésie,
Une lampe porte la parole et en éther raconte
Que l’homme ce jour engendre la force depuis les contes
L’éloignement devient plus court qu’une seule foulée
Ta voix s’entend connue à des milliers de lieues.
Tu parles, au bout du monde, depuis ton logement
La seconde dépasse le siècle et se recourbe le temps :
Sur un bout de ficelle comme un cheveu se pince
L’éternité, l’infini, sur un bout de fil mince.
 
S’élève l’humain, le frêle, des ailes dans les nuages
Et de là nous amène des lois et témoignages.
Ou, il plonge dans l’abîme avec son heaume rond
Et gratte des océans les tréfonds,
Il passe par les brasiers, par les silex et glaces,
Parti dans la soirée, au matin il fait face,
Ni la flambée le brûle, ni l’endurcit le gel,
La terre est sa patrie et il la tresse au ciel.
Allume sa bouffarde chez lui, la braise qui reste
En sa bruyère est chaude, aux cimes de l’Everest,
Et la baguette cuite au four chez lui, douce et molle,
La goûtent les pingouins, toute fraîche, auprès du Pôle,
Enfin, le descendant de Prométhée, lui, l’homme,
A déchiffré l’énigme des énigmes, l’atome.
L’humanité il peut, au bout de quelques secondes,
La rajeunir ou mettre dans des abysses profonds.
 
Il est temps, serf en siècles, esclave du mal-être,
Toi, l’homme et mon frère, d’être ton propre maître.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
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Fleurs de moisissure – Tudor Arghezi

 
D’un ongle j’les ai écrit sur le crépi
Sur le paroi d’une niche, terni,
Dans le noir, dans mon isolement,
Avec mes forces sans soutien
Ni du taureau, ni du lion, ni du vautour
Qui avaient ouvré autour
De Luc, de Marc et de Jean.
Ce sont des versets de nul an,
Versets de tombe,
De soif profonde
Et de faim de débris,
Les versets que voici.
Quand mon ongle angélique fut émoussé
Je l’ai laissé repousser
Et il ne repoussa plus –
Ou ne je l’ai plus connu.
 
Il faisait sombre. Loin dehors, la pluie tapait.
Et comme d’une griffe, de ma main je souffrais
Impuissante pour se rétrécir
Et je me forçai des ongles de la main gauche d’écrire.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
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Tinca – Tudor Arghezi

Son panier ensoleillé,
Vissé sur la hanche, bien ceinturé,
Portait des gerbes d’yeux jaunes, aux cils arrondis,
Et des œillets de minuit.
 
dans son sein ambré
se mettaient à lorgner
Les messieurs souples de la tablée,
« – Qui encor veut les fleurs de la mariée ? »
 
He, Tinca, toi ! les babouches en taffetas,
Colliers, boucles, Nastase ne t’en donnait pas
Sur chaque doigt un anneau joli
Ne t’en a pas serré de ses mains, lui.
 
Qui a pétri l’ébène de ta chair
Et a bu ton soupir mensonger ?
A qui as-tu donné, fille, pour le connaître
Le royal profond de ton être ?
 
Qui a délié tes nattes à la senteur d’amadou ?
Qui t’a ôté la chemise, la chaussure ?
Qui t’a caché la chevelure
Fou,
dans ses bras noueux et velus,
Te faisant frissonner brûlant et ardu ?
 
Tu n’as jamais dit
Nenni
Où tu passais ta nuitée,
Douce pute, au muguet de mai !
 
Vois-tu, Nastase le bagnard
Une seule fois il t’a pénétré ;
Et là en entier,
De tout son poignard.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
Lisez l’original en roumain :

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