Archives de Catégorie: Radu Stanca

Que la nuit – Radu Stanca

 
Ne me visites que la nuit, quand le silence
Se heurte aux fenêtres à son gré,
Et je rejoins morose mon ambiance
Là où t’attends paisible d’arriver.
 
Comme un larron qui veut de ma richesse,
Mais qui s’est pris dehors, entre les pieux,
Ne me visites que la nuit, quand l’on abaisse
Rideau de plomb sur tous les autres yeux.
 
En ondoyant derrière toi écharpes
Toutes les ténèbres de ce lac cerné,
Fais taire la plainte de mes harpes
Qui ne s’arrête toute la journée !
 
À l’ombre de la lune chagrinante
Approche-toi lentement, par trêves,
Pour être encore plus surprenante
Que ne l’étais si tu venais en rêve.
 
Les journées ne sont guère si exquises
Que ces nuits où tout revient chez soi.
Si tu surgis, comme une belle surprise,
Ne me visites que la nuit, quand je reçois !
 
Seulement la nuit, la lune comme cierge,
Sur le rocher noir, auprès d’un tronc debout,
Se pressentant son ventre, vierge,
Chevrettes tombent à genoux,
 
Quand le ciel commence à faire valoir
Des vieux présages remplis de mystère,
Ne me visites que la nuit, quand il fait noir,
Et toute la ville devient un cimetière.
 
Viens lentement, comme l’heure qui m’apporte
Le doux baiser que me léguait la nuit.
J’habite ici, la toute dernière porte !
La clé est à la fenêtre, sur l’appui !
 
*
traduit du roumain par Tudor Miricà
Lisez l’original en roumain :
 http://wp.me/p1wz5y-v6

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Poème – Radu Stanca

Tu resteras en moi même après m’avoir quitté,
Aussi impénétrable, puis désirable aussi,
Une sorte d’île étrange de routes et sentiers
Qui nulle part ne ramènent ma piètre flânerie.
 
Tu resteras en moi-même quand tu essaieras
Rejoindre la forêt et là-dedans t’égarer.
Vois ! Ta trace est creusée dans ma rêverie à moi
Et je peux, quand me plaise, la suivre et la chercher.
 
Je te retrouverais malgré toute ton opposition,
Et je saurais le lieu où tu t’abrites furtivement.
Ma rêverie ressemble au soulier de Cendrillon
Qui n’acceptera que ton pied svelte seulement.
 
Tu resteras en moi même après ton envolée
De mon cœur noir, tel l’oiseau qui de sa cage s’enfuit.
Mon étrange tristesse même en nues saura viser ;
Ma tristesse vise toujours beaucoup mieux qu’un fusil.
 
Je te trouverais n’importe l’habit que tu changerais,
Combien de masques tu mettrais afin de m’égarer.
Ma rêverie – en centaines de milliers te trouverait.
Ma peine – en centaines de milliers te connaîtrait.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-lM

 

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Despărţire – Radu Stanca : un poème, deux traductions …

Rupture
 
Il nous  faudrait un millénaire pour rebâtir
Ce-qu’on a brisé lors de notre rupture dans la soirée
Et même alors ce n’est pas sûr qu’on pourrait dire
Je suis ta branche en or, tu es ma feuille bleutée.
 
Une ombre restera toujours entre nous deux pourtant
(Nous qui jadis étions collés comme deux mains
Sur la poitrine d’une morte) mais éternellement
Croîtront des vagues à l’âme apparemment sereines.
 
Le mot dit autrefois jamais plus nous l’emploierons,
Le rare silence d’antan nous ne le garderons jamais.
Nous resterons au-dessus en tant que dieux et serons
Les mains serrées sur les écus sévères et pleins de paix.
 
Peinés, nous saurons l’heure non pas d’après câlins
Mais demandant aux gens autour et à la ronde,
Plus morts que les morts, mais seuls et sans remords aucun,
Des fois comme des nuages nous nous croiserons dans le monde.
 
Tous nos baisers offerts avec leurs flammes d’antan
N’enflammeront plus les mêmes forêts bleues et pâles
De même nos deux âmes, en volant tout paisiblement,
Ne s’élèveront plus encore tombant vers les étoiles.
 
Comme des épines nous ôterons au fur et à mesure
De nous les souvenirs en reprenant la fable
De la passion qui tombe, chavire dans nos natures
Tel d’un rocheux rivage en golfe profond le sable.
 
Mais le silence d’antan jamais ne reviendra
Et seuls nous passerons nos derniers instants
Pendant que la mouette de la passion mourra
Une dernière fois des ses grandes ailes battant …
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
*
L’Ecart
 
Il nous faudra plus de mille ans pour retrouver
Ce que ce soir notre écart a réussi d’abattre
Et même alors il n’est pas sûr de pouvoir rester
Moi ton rameau en or, et toi ma feuille d’albâtre.
 
Une ombre va flotter toujours entre nous deux
(Qui fûmes jadis unis comme deux poignets sur une
Poitrine) et entre nous veilleront toujours les yeux
Des nuits qui ne seront qu’en apparence communes.
 
Le sacré mot d’antan jamais plus n’userons,
Cet hors de pair silence d’alors nous ne pourrons plus taire.
Serons comme les dieux toujours en haut et nous aurons
Les mains sur les boucliers, paisibles et sévères.
 
Tristes, nous saurons l’heure plus d’après nos caresses
Mais en la demandant autour de nous, hagards,
Morts plus que les plus morts, seuls et sans adresse,
Ne nous heurtant au monde que par le pur hasard.
 
Nos baisers ardents à leur feu dont la brillance
N’embrasera plus l’âme des forêts mystérieux
Et nos âmes-mêmes, en voletant d’une lenteur immense,
N’élèveront plus leurs ailes en caressant les cieux.
 
Un à un comme des épines nous arracherons d’en nous
Les vieux souvenirs, en contemplant l’image friable
De notre amour qui entre nous bruine irrésolu
Comme d’une berge rocheuse au golfe profond le sable.
 
Mais ce silence d’antan on ne le retrouvera,
Chacun ira chercher tout seul ses propres marges,
Tandis que la mouette de notre amour mourra
Faire tressaillir une dernière fois ses ailes larges…
*
traduit du roumain par Tudor Mirică.
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-dz

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Archimède et le soldat – Radu Stanca

N’ose pas t’en prendre à ces cercles miens
Rusé soldat ! Et que ne te surprenne
Leur ressemblance avec ton arc guerrier.
Ce ne sont que des jeux et sans danger.
 
Ne regarde pas troublé, d’un œil mauvais.
Leur arrondi contient l’acte si sacré,
Qui accomplit le sein, la balle, la jarre
Et ça c’est un compas, et pas un dard …
 
C’est mieux de t’approcher avec pudeur,
Dans l’arrondi qu’ils tiennent y’a pas d’erreur.
Même si tu les vois tracés sur cette scorie
L’essence dedans est de la pure théorie.
 
Tu jettes une pierre dans le lac et ils émergent,
Comme une danse d’odalisque sur les berges,
En fumées molles lentement se dandinent,
Escargots et clams en spirales les dessinent.
 
Le cerf céleste les porte haut en cornes
Je suis son œil fidèle quand il s’endorme.
Dans leur figure le cosmos tout y est.
Regarde-les, être absurde, de tout près.
 
Tu tournes en vain tout autour de la porte.
Tant que ma question restera lettre morte,
Tant que je peine d’y trouver la solution
Je ne quitterai pas, sois certain, la prison.
 
Car sous les murailles, ou sous le ciel serein
Bien entouré par tous ces cercles miens
Si je dors sur du gravier ou des peaux de tigre
Tant que je les ai, mes cercles, je suis libre !
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-bd

 

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Ars doloris – Radu Stanca

Il me faudrait une toute nouvelle souffrance
Pour accepter l’oubli que je m’entraîne,
Car dans l’orage seulement un autre orage
Assouvit, sur les roches, le bris des chaînes.
 
Il me faudrait une peine inégalable,
La vieille douleur je pourrai lors contraindre,
Seulement quand je pleurerai en silence
Pour ton silence je cesserai de plaindre.
 
De quoi t’étonnes-tu ? Il reste en moi la place
Pour un volcan qu’attend son éruption
Il reste en moi la place pour tout le vin
Versé, de coupe en coupe, en réunions.
 
Je suis plus spacieux qu’une blessure,
Plus vaste qu’aucune grotte de l’existence
Il reste peut-être en moi assez de place
En même temps pour toi et le silence.
 
Juste pour moi il ne reste pas de la place,
Moi seul ne me retrouve en ma propre âme,
Pour ça je veux une toute nouvelle souffrance
De quelle mon feu s’abreuve de sa flamme,
 
Pour ça je veux une toute nouvelle bataille
Laquelle ma harpe dans ses cordes puisse serrer.
Car seulement en brûlant dans mille brasiers,
Je n’en brûlerai plus sur mon ardent bûcher.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-ac

 

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Je suis le plus beau de la ville entière – Radu Stanca

Je suis le plus beau de la ville entière,
Dans les rues bondées je n’ai pas mon pareil,
Si gracieux je porte l’anneau dans l’oreille
Et si fleuries sont ma veste et lavallière.
Je suis le plus beau de la ville entière.
 
Natif de l’inceste des vêpres avec le jour,
Mes regards caressent le gouffre versatile,
De moi en médit tout le monde en ville,
C’est moi, cette crainte secrète du bourg.
Je suis Prince des pénombres, le déclin du jour …
 
Pas moyen d’échapper aux regard passionnés,
Traversant mes tifs mauves, comme le fil amincis,
Et tous me demandent : suis-je la mort, suis-je la vie ?
Pourquoi j’ai des bas verts, et un drôle de béret ?
Pas moyen d’échapper pas des rues fourvoyées…
 
Des rubans, cordelettes, des riens me recouvrent,
Mes pas, c’est comme si je descendais de mon socle.
Un œil (c’est le rose) je le cache sous monocle
Et la jambe en marchant entière la découvre,
Mais vite je la recouvre, et encore la découvre …
 
L’autre œil (c’est le jaune) je le laisse s’amuser
Regardant les badauds qui m’suivent obstinément.
Ha ! Ha ! Si vous saviez combien vous êtes marrants
En sautillant, mes noires lèvres voulant toucher.
L’autre œil s’amuse et je le laisse s’amuser.
 
D’un mystérieux crayon j’exalte ma finesse,
Je prends un bain de cidre trois fois dans la nuitée
J’ai au lieu de salive un élixir lacté,
Les souliers à barrettes soulignent ma sveltesse
Et une drogue sortie du sang de truie, la noblesse.
 
Dans ma bouche tous les dents, d’or sont saupoudrés,
Ma taille est serrée en corset sous brassière,
Je fume mon opium dans des pipes en bruyère,
Sur mon bras droit un taureau j’ai tatoué
Et mon front est bordé de feuilles de laurier.
 
A travers mes longs, secrets, ongles teintés,
Un pébroque à tête de chat qui grimace
Et sans savoir pourquoi, quand j’aime ma chasse,
Lorsque je suis content des nouveaux vices crées,
De moi sortent des langues d’aspic, empoisonnées.
 
De moi naissent, comme de l’arbre, des branches soyeuses,
Et la nature même, avec son savoir
Elle ne saurait dire : suis-je homme ou fleur ?
Soit une tour, égarée dans des rues tortueuses,
Une tour qui laisse tomber ses pierres précieuses ?
 
Je suis le plus beau de la ville entière,
Dans les rues bondées je n’ai pas mon pareil,
Si gracieux je porte l’anneau dans l’oreille
Et si fleuries sont ma veste et lavallière.
Je suis le plus beau de la ville entière.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/s1wz5y-470

 

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