Archives de Catégorie: Ana Blandiana

Deux poèmes – Ana Blandiana

 
du volume "Le talon vulnérable" – 1966
 
Je sais la pureté
 
Je sais, la pureté n’est pas féconde,
Jamais une vierge n’enfante par soi,
Une loi exige qu’elle se macule,
Tribut pour que vivant l’on soit.
 
Bleus papillons naissent de chenilles,
Les fleurs auront des fruits autour,
La neige blanche n’a pas de touche,
La glaise chaude est impure.
 
Immaculé l’éther sommeille,
Seuls les microbes y sont en vie,
Peux, si tu veux, de ne pas naître,
Mais si tu l’est, mourras aussi.
 
Dans la pensée le mot est joie,
Mais prononcé, l’oreille le tache,
De la balance vers quel plateau –
Rêve muet ou gloire, je penche ?
 
Entre silence et péché
De quoi choisir – la mer ou l’ancre ?
Oh, le drame de mourir de blanc
Ou bien tenter la mort de vaincre…
 
 
 
Intolérance
 
Intolérance
 
Je suis faible peut-être. Et mes yeux sont faibles.
Ils ne distinguent pas les couleurs intermédiaires.
Parce qu’elle se laisse aimée par les crabes
J’en ai marre de la mer.
 
Ses bleus confins jamais je ne dépasse
De peur de ne plus retrouver la voie du retour,
Comme le ver dans la soie je m’efface
Et la pureté je la torde autour.
 
Je veux des tons clairs
Je veux des mots clairs,
Je veux toucher au paume les muscles des paroles,
Je veux comprendre quoi je suis, quoi vous êtes,
En séparant précis de rire le viol.
 
Je veux des tons clairs
Et couleurs en état pure,
Je veux comprendre, sentir, voir,
Je préfère à cette joie ambiguë
Mon désastre affreux mais tout clair.
 
Je veux des tons clairs,
Je veux dire „sans doute”,
Ne pas douter même quand j’aurais eu l’âge,
Je haïs la transition, la trouve triviale
L’adolescence brillant acnéique sur visage.
 
Suis-je faible ? Mes yeux sont-ils faibles ?
Serai-je encore ridicule et amère ?
Parce qu’elle se laisse aimée par les crabes,
J’en ai marre de la mer.
*
traduit du roumain par Tudor Mirică
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-rt
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Te rappelles-tu la plage – Ana Blandiana

 
 
Te rappelles-tu la plage
Pleine d’amers coquillages
Sur lesquelles nous
Ne pourrions marcher les pieds nus ?
Ta manière
De regarder la mer
En disant que tu m’écoutes ?
Te rappelles-tu
Les mouettes irascibles
Répondant à l’appel
Des cloches d’une église invisible
Vouée aux harengs,
Ta manière
De t’éloigner en courant
Vers la mer
En me criant qu’il te faut
De l’espace
Pour me regarder ?
La neige
S’éteignait
Mélangée aux oiseaux
Dans l’eau,
D’un presque joyeux désespoir
Je regardais
Les traces de tes pas sur la mer
Et la mer
Se fermait comme une paupière
Sur l’oeil dans lequel j’attendais.
*
traduit en français par Tudor Mirică
*
Lisez l’original en roumain :
http://wp.me/p1wz5y-qw

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Sagesse de la Terre – Ana Blandiana

"La Sagesse de la terre" - oeuvre du
sculpteur roumain Constantin Brancusi
 
Si grande, difficile à mouvoir et patiente,
Quand tu la frappes elle tait ses peines, mais les sent,
Elle est grande, pour cela elle peut rester insouciante,
Peut parler une ou deux fois seulement un siècle durant.
Nous savons qu’il existe son corps imposant
Nous savons qu’elle nous couvrirait si nous aurions fauté,
Nous savons qu’elle est immortelle, que près de ses seins
En tant qu’enfants nous pouvons retourner.
Et alors quand entre nous deviendra chaud et soyeux l’éther
Quand nous ne craindrons les uns les autres, ni le vent,
Nous saurons qu’elle nous parle La Sagesse de la Terre,
La sagesse de ces continents.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-lA

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La monnaie sur table – Ana Blandiana

 
J’ai une coutume presque monstrueuse –
Je n’aime pas être l’obligée de quelqu’un.
Au docteur qui me guérit j’envoie des fleurs,
Pour ma santé des œillets
Et nous sommes quittes.
Au garçon je laisse la monnaie sur table,
A celui qui m’offre un cadeau j’en fais un encore plus beau,
A celui qui me sourit je souris,
A celui qui me grimace je souris.
Je solde tous les comptes de cette façon,
En restant au-dessus,
En coupant tous les ponts
Mais, quelquefois,
Une envie folle me vient
D’être reconnaissante à quelqu’un,
De ramper à genoux en remerciant,
De crier : « Je ne suis digne
Même au prix de ma vie de rendre tant de bonté ! »
Mais derrière moi tout est payé.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe
*
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/s1wz5y-1302

 

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Chez moi – Ana Blandiana

Il était un temps quand je me sentais
Chez moi dans mon corps,
Je savais la place de chaque chose –
La fenêtre où le soleil se lève
Et le mur au nord,
Jamais je n’étais lasse,
Je trouvais dès le matin
Jusqu’au soir de quoi m’occuper,
Et si je partais ailleurs
J’avais hâte d’y retourner.
Maintenant de tant d’ordre j’en ai marre
Et le savoirparcoeur m’assoupit,
Je ne me rappelle pas quand j’ai été amenée
Dans la pièce trop belle pour moi.
Ais-je cherché quelqu’un et suis restée à sa place ?
Ou ce fût peut-être un piège
Qui me retient encore ?
J’attends depuis longtemps et j’ai oublié qui …
Oh, j’ai si froid dans cette demeure !
Si je partais maintenant, ce serait pourtoujours.
*
traduit du roumain par Cindrel Lupe.
Lisez l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-bx

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envol – Ana Blandiana

De la maladie dont je souffre
On n’en meurt pas
On y vit –
Sa substance est l’éternité même,
Une sorte de cancer du temps
Se reproduisant en soi sans trêve
C’est une maladie impeccable,
Une souffrance continue comme une voyelle en verre
Laminée dans l’azur assourdissant,
Une chute
Qui, délibérément, parce qu-elle est sans fin
Est nommée envol.

Du volume « L’oeil de cigale » 1981

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

lire l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-r

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Il faudrait – Ana Blandiana

Il faudrait

Il faudrait qu’on naisse déjà anciens,
Que nous arrivions sages,
En mesure de décider de notre sort au monde,
De savoir du croisement premier quelles routes se séparent
Et que seule l’envie de marcher soit irresponsable.
Puis devenir plus jeunes, plus jeunes, tout en marchant,
Adultes et puissants arrivant à l’entrée créatrice,
La dépasser et dans l’amour rentrant adolescents,
Enfants déjà à la naissance de nos fils.
Sans doute, ils seraient alors bien plus âgés que nous,
Nous apprenant paroles, nous berçant pour dormir,
Et nous disparaîtrons encore, en devenant toujours plus petits,
Comme la graine de raisin, comme la graine de fève, comme la graine de blé …

Du volume « Le talon vulnérable », 1966

*

traduit du roumain par Cindrel Lupe

lire l’original en roumain :

http://wp.me/p1wz5y-n

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